Ils trouvèrent Pudding exactement là où on pouvait s'y attendre : allongé sous le grand tilleul de la place du marché, à l'ombre, les yeux fermés.
— Il dort, chuchota Arès.
— Non, dit Pudding sans ouvrir les yeux.
Doud s'assit devant lui.
— Alors ? Les poils de chat ?
Pudding soupira longuement comme si on lui demandait quelque chose d'épuisant.
— Chat noir, répondit-il enfin. Il est jeune et vit rue des Lilas. Il s'appelle Gaston.
— Tu l'as interrogé ?
— Non.
— Tu aurais pu, le réprimanda Doud.
— Tu m'as demandé de trouver à qui appartenaient les poils. Pas de l'interroger. Je t'ai trouvé le nom. Mon travail s'arrête là.
Il se retourna sur le flanc.
— Je fais une sieste maintenant.
Doud allait répondre quand une voix grinçante s'éleva derrière lui.
— Alors comme ça on enquête sur le rosier de Bellamy ?
Ils se retournèrent. Une vieille tortue arrivait vers eux aussi vite qu’elle le pouvait et les regardait avec un sourire qui ne présageait rien de bon.
— Parce que moi j'ai des choses à dire sur ce rosier.
— DOUD ! DOUD !
Hubert et Mauricette piquèrent du ciel et atterrirent dans un grand fracas de plumes juste entre Doud et la tortue.
— On a trouvé ! dit Hubert.
— On sait tout ! dit Mauricette.
— C'est elle ! dirent-ils en même temps en pointant une aile vers la tortue.
Celle-ci ne sembla pas le moins du monde dérangée par cette accusation.
— Évidemment que c'est moi, dit-elle tranquillement.
Doud regarda la tortue.
— Vous feriez mieux de tout me raconter.
— Avec plaisir, dit-elle avec un sourire satisfait. Ça fait dix ans que j'attends qu'on me le demande.
La tortue — qui s’appelait Cunégonde — les regardait les uns après les autres, fière d’avoir un auditoire pour raconter son histoire.
— Voyez-vous, commença-t-elle, Madame Bellamy est ma voisine depuis près de cinquante ans.
— Vous devez être très vieille, la coupa Arès les yeux ronds. Vous avez quel âge ?
Cunégonde lui lança un regard noir.
— Mais ça ne va pas jeune homme ?! le gronda-t-elle. On ne demande pas son âge à une dame ! Bon, est-ce que je peux continuer mon histoire ou non ? Je croyais que vous vouliez résoudre cette enquête.
Pudding ouvrit un œil et ricana doucement tandis que tous les autres n’osèrent pas dire un mot.
— Je vous en prie Cunégonde, dit Inspecteur Doud, poursuivez.
— Bien. Comme je le disais, la vieille Bellamy est ma voisine depuis très longtemps. Son rosier me bouche la lumière depuis exactement dix ans, trois mois et douze jours.
— Vous comptez les jours ? demanda Mauricette, impressionnée.
— J'ai du temps, dit Cunégonde sèchement. Quand on ne reçoit plus de soleil dans son jardin on a beaucoup de temps. Les tomates ne poussent plus. Les pissenlits non plus. L'an dernier il n’y avait même aucun trèfle autour de mon enclos.
Elle marqua une pause dramatique.
— Aucun trèfle, répéta-t-elle d'une voix sombre.
— C'est terrible, dit Arès sincèrement.
— N'est-ce pas ! dit Cunégonde, ravie d'avoir enfin un public compréhensif. J'ai tout essayé pour le lui faire comprendre. Je griffais sa clôture. Je piétinais ses plates-bandes. Je me postais devant sa porte en la regardant fixement pendant des heures.
Elle secoua la tête.
— Elle m'a regardée comme si j'étais folle. Alors oui, quand j'ai vu ce matin que son précieux rosier était en miettes...
Elle sourit de toutes ses dents.
— ...je n'ai pas été mécontente.
— Donc vous admettez avoir un mobile, dit Doud.
— J'admets avoir un mobile, dit Cunégonde fièrement. Et j'admets autre chose aussi.
Elle se redressa de toute sa hauteur, ce qui ne faisait pas grand chose.
— C'est moi qui ai tout détruit.
Toute l’équipe d’Inspecteur Doud en resta bouche bée. Excepté Pudding, qui ronfla bruyamment. Doud observa Cunégonde attentivement. Elle le regardait avec un sourire trop satisfait et tout son discours était trop théâtral. Il réfléchit un instant.
— Non, dit-il simplement.
Cunégonde cligna des yeux.
— Pardon ?
— Vous n'avez pas fait ça.
— Mais... j'avoue ! protesta-t-elle. C'est moi ! Je l'ai fait !
— Cunégonde, dit Doud patiemment. Vous mettez vingt minutes pour traverser votre jardin. Les dégâts sur ce rosier ont été causés en une seule nuit par quelque chose de rapide et de déterminé. Ce n'est pas vous.
La tortue le regarda un long moment.
— C'est vraiment dommage, dit-elle enfin d'un air sincèrement déçu.
— Je sais, dit Doud. Merci pour votre temps Cunégonde.
— Si jamais vous cherchez un coupable et que vous n'en trouvez pas, revenez me voir. Je suis disponible.
— Je n'y manquerai pas.
Il ne restait qu’une seule piste. Gaston, le chat noir de la rue des Lilas. Doud fit signe à son équipe de se rapprocher.
— Et moi ? dit Cunégonde.
— Vous rentrez chez vous.
— Ah.
Elle fit demi-tour avec une lenteur majestueuse.
— Prévenez-moi quand vous aurez trouvé le coupable, lança-t-elle sans se retourner. J'espère que c'est quelqu'un d'intéressant.
Sa remarque fit sourire Doud. La vieille tortue était tenace mais lui aussi. Il trouverait le véritable coupable du crime.
— Allons rendre visite à Gaston, lança-t-il à son équipe. Et Pudding.
Le gros chat se retourna dans sa direction.
— Tu viens aussi et c’est un ordre.