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♫ La Voix ♫ (2/2)

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Par Syanelys

Soigneusement alignées sous la lumière crue de leurs motifs enchantés, les tables formaient un champ de bataille silencieux où s’affrontaient de mystérieuses armées de cartes.

Tout autour, les Étoiles retenaient leur agitation coutumière. Leurs jeux flottaient dans l’air, se mélangeaient, se divisaient et s’abattaient sur les tapis sans que leurs bords soient jamais effleurés. Seuls quelques crépitements accompagnaient leurs mouvements. Parfois, un murmure parcourait les spectateurs à la suite d’un lancer de dés décisif, puis le silence reprenait aussitôt ses droits.

Une fragrance inattendue de fleurs sucrées et de thé évanescent adoucissait l’atmosphère. Certaines Étoiles manipulaient nerveusement un porte-bonheur, un dessin ou quelques pétales séchés. D’autres affichaient une confiance insolente devant leurs adversaires. À chaque carte retournée, une aura pâlissait tandis qu’une autre retrouvait son éclat.

Sur son piédestal, un sablier bancal s’efforçait de mesurer le temps malgré le sable qui remontait parfois dans sa partie supérieure. Personne ne semblait s’en formaliser.

À l’extrémité de la place, une table baignée d’une lumière bleutée captivait désormais tous les regards. Les cartes y fusaient comme des projectiles d’énergie pure. Les dés venaient de s’immobiliser.

Le tournoi tout entier retenait son souffle.

Ayako affrontait Illya en finale.

— Très bien, très bien, merci de conserver votre calme ! cria Ayako-étoilée.

Quelle finale, mes chères ! Écoutez les déclarations des deux rivales… c’est d’une beauté renversante !

Complètement happées par l’intensité du tournoi, Ayako et Illya avaient mis de côté leurs objectifs initiaux. Il n’était plus question d’épreuves de l’Éclipse, de stratégie, ou de méfiance. Il ne restait que le jeu. Et aucune des deux n’avait l’intention de perdre.

Ayako lança ses dés. Quatre soleils. La chance était de son côté. D’un geste théâtral, elle plaqua l’une de ses cartes maîtresses sur la table.

— Je joue “Velya la Justicière” ! Que sa lumière transperce tes derniers points de vie !

Illya tira la langue, imperturbable. Une carte glissa de ses doigts.

— Pas si vite, l’amie ! Voici “Bulle de Savon” ! Ton attaque éclate dans le vide !

Le grognement frustré d’Ayako arracha un ricanement à Illya, qui ferma les doigts autour de ses dés pour contre-attaquer. Elle les lança. Quatre pluies. Un signe de malchance, du moins, en apparence. Ayako souriait déjà… trop vite.

— J’invoque “Fil et Krone, les frères démons” ! La pluie renforce leur révolution ! Attaque combinée !

Ayako bondit presque de son siège.

— Négocions ! Je joue “Cléandre, Magnanime dans l’âme” ! Pourquoi se battre quand on peut faire des pourparlers, Sviel ?

— Ne crois pas t’en tirer à si bon compte, Élue ! À toi de relancer tes dés. Je joue “Ombelyne, le Retournement de Destin” !

Ayako soupira, résignée. Elle relança les dés. Résultat désastreux : un soleil, deux pluies, un nuage isolé. Aucune combinaison utile. Ni attaque ni défense.

Une clameur parcourut les rangées. Plusieurs Étoiles bondirent de leur siège tandis que d’autres se penchaient déjà vers la table pour vérifier le résultat. Les quatre dés demeuraient immobiles devant Ayako, cruels dans leur banalité.

Illya contempla son propre jeu, puis les dernières défenses de son adversaire. Son sourire s’élargit. Cette fois, aucun retournement ne semblait possible.

— Admets ta défaite ! lança-t-elle, galvanisée par le chœur des Étoiles qui scandait déjà son nom.

— C’est un non ! Je ne te le permets pas !

Ayako ramena ses cartes contre elle et les parcourut une dernière fois. Ses doigts ralentirent sur celle qu’elle avait refusé de jouer jusque-là.

« Miranda, l’Innocence brisée ».

La fillette aux ailes d’ange se tenait au milieu des ombres et des ruines, vêtue de noir. Son regard paraissait suivre Ayako à travers la surface lisse de la carte. L’Élue y aperçut brièvement son propre reflet, déformé par les contours sombres de l’illustration.

Tout autour de la table, les encouragements s’éteignirent les uns après les autres.

Ayako prit une inspiration.

— Voici mon ultime carte. Je dévore tous tes lancers… et ta vie avec.

— C’est de la triche ! rétorqua Illya.

— Le talent ne s’explique pas, il se vit ! se contenta de répondre Ayako.

Ayako explosa de joie. Son cri de victoire fendit l’air tandis qu’elle levait le poing vers les cieux. Elle se releva si brusquement qu’elle chancela, puis contourna la table pour serrer Illya dans ses bras.

Autour d’elles, la foule éclata en applaudissements. Des Étoiles accoururent, hissèrent la gagnante sur des épaules matérialisées à l’improviste et firent crépiter des flashs pour immortaliser son triomphe. D’autres entourèrent Illya, qui accueillit sa défaite avec un air tragique digne des plus grandes catastrophes astrales.

Déjà, les spectatrices rejouaient la finale à voix haute, s’opposant sur chaque carte et chaque lancer. Ayako-étoilée, elle, préparait fébrilement un podium, des décorations de papier et une multitude de trophées minuscules.

Puis elle s’immobilisa.

L’un des papiers qu’elle tenait lui échappa des mains. Son regard passa du podium à Ayako, puis d’Ayako aux autres Étoiles.

— Et donc… euh… ben… on fait comment ?

L’Étoile venait de poser à haute voix une question aussi simple qu’embarrassante.

— On n’a plus l’Étoile des Cendres à vous remettre. Elle a déjà été gagnée… et… euh…

Ayako se redressa d’un bond, indignée.

— J’ai remporté ce tournoi dans les règles ! Enfin, en bafouant celles qui m’empêchaient de gagner ! Je suis prête à échanger tous mes lots, toutes mes cartes et mes dés pour cette Étoile ! Nous en avons vraiment besoin !

L’Étoile baissa la tête, navrée.

— Je me doute que c’est pour l’Éclipse… En temps normal, on se fiche un peu de cette relique, vous savez. On ne participe plus aux autres épreuves depuis longtemps. Oui, on pourrait vous la confier, mais…

Ayako-étoilée se gratta la tête avec des doigts qu’elle venait tout juste de faire apparaître, plus par réflexe que par utilité.

— Le problème, c’est que cette fois… c’est Grande Sœur qui a remporté le tout dernier tournoi. Je me vois mal lui demander de céder son trophée…

Ayako inspira profondément, luttant contre l’agacement.

— Où est-elle ? Est-ce que je peux au moins lui demander ?

Son euphorie retomba d’un seul coup. Elle avait remporté le tournoi. Elle avait triché dans la plus pure tradition des Étoiles. Pourtant, sa victoire ne lui ouvrait aucun passage : la récompense lui échappait encore, abandonnée entre les mains de celles qui n’en avaient plus l’usage.

— Grande Sœur ? fit l’Étoile en pointant derrière Ayako. Elle est juste là… juste derrière vous.

L’Étoile traça un fil lumineux, un simple geste qui fit surgir une ligne scintillante s’étirant de son ombre jusqu’à une petite terrasse, tout près du lieu du tournoi.

Depuis leur arrivée, Grande Sœur était toujours présente. Invisible sans l’être. Présente sans être remarquée.

Elle riait aux éclats parmi d’autres Étoiles, enveloppée dans un châle chatoyant, hypnotique, qui réfractait à dessein la lumière lunaire. Une capuche dissimulait son visage, constellée d’éclats mouvants. Autour de la table, des conversations animées résonnaient, sans ordre apparent, formant un maelström de voix aiguës et joyeuses, ininterrompues et désordonnées.

Au centre de tout cela trônait l’Étoile des Cendres. Immobile. Parfaitement posée au milieu de la table, elle servait de support à de petites toiles blanches. Les Étoiles l’utilisaient pour dessiner de nouvelles maisons, rêver de futurs coins du village. Une relique devenue chevalet.

Ayako remercia rapidement Ayako-étoilée d’un signe de tête avant de se diriger vers la terrasse. Illya et Syae lui emboîtèrent le pas, quelques mètres en retrait.

À mesure qu’Ayako approchait de la terrasse, les célébrations du tournoi s’éloignaient derrière elle. Les rires demeuraient audibles, les dés continuaient de rouler, mais tous ces sons semblaient perdre leur consistance. Seules les conversations réunies autour de Grande Sœur devenaient plus nettes.

Ayako ralentit.

Elle ne distinguait encore que des fragments de phrases, aussitôt recouverts par d’autres. Pourtant, quelque chose dans leur cadence éveilla en elle une sensation ancienne. Une pression sourde se forma derrière ses tempes. Ses doigts se crispèrent, comme si son corps cherchait déjà à se défendre contre un danger que son esprit refusait encore de nommer.

Puis l’une des voix se détacha du tumulte. Son intonation et son timbre étaient impossibles à confondre.

Ayako s’arrêta net. Son cœur heurta violemment sa poitrine, puis sembla manquer le battement suivant. Une sueur froide glissa le long de sa nuque.

Cette voix ne lui rappelait aucun visage. Elle ne provenait d’aucun souvenir qu’elle aurait pu tenir à distance.

Elle connaissait déjà le chemin de ses pensées.

— Que se passe-t-il ? demanda Syae. Tu es livide, tout à coup !

— Ce n’est pas possible…

Ayako gardait les yeux rivés sur la terrasse.

— Recule immédiatement, Illya ! ordonna-t-elle d’un ton tranchant.

Illya, qui s’approchait encore, s’arrêta à son tour. Syae ne posa pas de nouvelle question. L’aura d’Ayako venait de changer.

Sans prévenir, Ayako prononça une incantation. Ses deux serpents tatoués s’éveillèrent dans une fulgurance. Ils jaillirent de ses poignets, se matérialisant aussitôt en dagues éclatantes, chargées de son aura d’Élue. Dans un même mouvement, elle les projeta vers Grande Sœur avec une précision implacable.

Les lames fendirent l’air à une vitesse fulgurante. Elles n’atteignirent jamais leur cible. Elles chutèrent, avant de se désintégrer doucement dans une pluie d’étincelles ternes. Au loin, le sablier bancal acheva de se vider. Personne ne songea à le retourner.

Un silence absolu s’abattit.

— Quelles curieuses retrouvailles, Ayako.

La voix. La Voix.

Ayako ne bougeait plus. Ses lèvres tremblèrent.

— Qui… qui es-tu ?

Grande Sœur sauta gracieusement du petit tabouret sur lequel elle était perchée. Elle salua ses compagnes Étoiles d’un geste affectueux, avant de se tourner vers Ayako et d’avancer dans sa direction.

À chacun de ses pas, son corps vaporeux se dissipait, révélant peu à peu une silhouette étrangère au monde Astral. Ce n’était plus une Étoile endormie.

Des traits d’enfant se dessinèrent sous la lumière : le visage lumineux d’une fillette blonde, animé par un regard pétillant de malice et de vie. Pourtant, à mesure que son apparence se précisait, une aura glaciale se déployait autour d’elle.

Impossible. Aucune Étoile ne pouvait revêtir une telle forme sur Tekoya. Une seule, réfugiée sur Tarrys, possédait ce pouvoir.

Autour d’elle, les Étoiles riaient et dansaient, ravies de voir leur Grande Sœur retrouver sa véritable apparence. Elles ne semblaient rien percevoir de la menace qui paralysait Ayako.

La fillette sourit à pleines dents. Un sourire trop lumineux, trop parfait pour inspirer confiance.

— Moi, c’est Wazya, annonça-t-elle.

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