Frimale 3650, Steppes nanamoises
Batiste
Je n’ai pas bougé, toujours agenouillé dans la gadoue de neige. Je suis parti ailleurs quelques instants ou quelques heures. La lune va pour se coucher.
Je me laisse par terre. Je me recroqueville. Crever seul dans ce coin. Ça me va bien.
J’attends.
J’attends qu’elle me cueille.
Qu’elle arrête toute cette souffrance.
À quoi bon ?
Tout ça n’a pas de sens.
J’arrête. Je m’éteint là, blotti dans la neige.
Le vent m’apporte l’odeur du sang frais.
L’instinct, le frisson, je me redresse. J’entends le souffle court, des plaintes, à une centaine de mètres. La lune se cache et l’aube s’annonce.
Qu’est-ce qu’il se passe ?
Me lever, une dernière fois, encore une fois.
Je remets ma gavroche, ferme le col de mon manteau et je remonte la piste à l’instinct.
Je trouve un grand louvard qui me domine de deux têtes, cheveux noirs, yeux noirs, peau métis et éventré sur le côté. Une main pour se tenir l’intestin qui sort. Il est maigre, les os saillent et les traits tirés.
Le même sang que celui du piège de Sisko.
Ne serait-ce pas… l’hybride qu’Oran et Camille cherchent ?
« Non, arrêtez… arrêtez… » Il s’effondre dans l’épaisse neige et tente de reculer, pris de panique. « Je veux… juste… laissez-moi…
- Sébastian. »
Il se pétrifie. Oui, c’est bien lui…
« De la troupe de Camille. » Il hoche la tête avec des yeux pétillants d’espoir. « Qui t’as fait ça ?
- Des roux… du Borgne… au moins… douze… »
Vergorance résonne.
Cet arrière-goût rancunier au fond de ma gorge…
« Du Borgne ?
- Oui… Il faut fuir ! Il… » Il s’interrompt, saisi de douleur.
Fuir ? Certainement pas. Leur prendre la jugulaire, ça me tente davantage. Jamais le Borgne ne paiera assez pour avoir détruit Vergorance. Le Démon et l’Apocalypse non plus.
« Il faut que… Camille… Tu connais Camille… Tu…
- Lève-toi. »
Les borgnés ne sont pas loin. Je les sens.
J’ai les crocs.
J’ai la rage.
D’un seul coup, tout fait sens.
Sisko
Je dors d’un œil. Pas folle, ça rôde. Les corbeaux le disent.
Je bondis aussitôt que la bâtarde se précipite hors du camp. Batiste est revenu, soutenant un autre type qui nous dépassent tous de trois têtes. Enfin, de trois têtes, s’il tenait debout ! Il est dans un sale état et se laisse tomber dans les bras de la bâtarde. Tout le petit monde se presse à ses côtés, et déjà, il a meilleure mine. La bâtarde lui pleure dessus.
« Sortez les armes. L’argent aussi. Les borgnés arrivent, lâche Batiste en ôtant sa gavroche.
- Des borgnés. » je répète.
Il pose sa gavroche près du cadavre de Fernand puis me toise. « Oui. »
Je n’ai plus huit ans. J’en ai seize et je vais prendre plaisir à les dépecer de leur pelage. Je dégaine la fronde et mes pierres. Je vais leur crever les yeux et leur planter le crâne. « Combien ?
- Il m’a dit douze. Mais les meutes de ce genre, ça peut monter à dix-huit.
- Douze ?! » s’exclame celui de Marbre.
La brune gronde très fort : « Douze, dix-huit, trente-trois, j’vais tous me les faire… Que vienne le Borgne ! »
Comme si tout le groupe s’est accordé pour les détester.
Je déclare : « J’en suis.
- Tu sais pas tuer le lycan, toi, dit Batiste en se défaisant de son manteau.
- Je leur ai toujours survécu.
- À une meute ?
- Au Borgne lui-même. »
Il s’arrête et me jauge. « Essaie de viser le cœur. » Il jette sa veste par terre et retourne dans le bosquet.
« Oh ! Batiste attends ! Attends ! beugle Camille. Caliope ! Oran ! rattrapez-le.
- Mais Sébas…
- Théodore va rester avec. Allez, bouge ! »
Les deux louves obéissent puis il déballe tout l’armement qu’ils trimballent. Trois mousquets et une poignée de balles d’argent, mais quel luxe il se paye ! J’en prends quelques-unes pour ma fronde. Des lances à pointes d’argent, deux épées à une main, quelques couteaux et dagues, un marteau. Le louvard de Marbre grimace et se tient loin.
Un simple petit révolutionnaire, hein ? Il est riche, le Camille…
« Où t’as dégoté toute cette merveille ?
- J’ai des amis haut placés. »
Je ne le crois pas.
Avec son sourire narquois, il me met un mousquet entre les mains. Mais je veux le marteau, moi.
« Vous tenez le campement. Vous tirez sur tous les roux qui sortent du bosquet. »
Les trois Souriens acquiescent sagement.
Comme si j’allais rester derrière. Je charge l’arme à ma colère.
Viser le cœur ? La tête ça marche très bien ! Deux loups que j’abats. Leur sang qui a giclé partout. Le troisième m’arrache le canon mais mon marteau lui fend le museau. Quelque part sur les côtés, les louves se battent, et devant, Batiste les repoussent à mains nues. Ce n’est pas humain cette force ! Ça vient du Mal. Il leur broie le crâne, les pattes, les côtes, l’échine… La bâtarde en traîne un par la jugulaire, ça hésite pour lui sauter dessus : elle est plus grosse. La brune secoue ses prises dans tous les sens mais elle peine, à deux contre un, elle ne fait pas le poids. Sans Camille et ses apparitions subites, elle y serait passée plus d’une fois.
D’ailleurs, il me gueule : « Sisko ? Qu’est-ce que tu fous ? Retourne en arrière !
- Ferraeda arcar… (Je préfère mourir…) »
À la fronde, je leur troue le crâne et je garde le mouvement en permanence. Je ne leur laisse pas deviner mon prochain geste. Les bêtes se fracassent contre les troncs entre lesquels je m’esquive.
Sinon, je m’acharne au marteau à la moindre ouverture, sans hésitation, et ils s’affaissent sur trois pattes, le museau dans la neige. Juste le temps pour leur enfoncer mon couteau dans le cœur. Trois ou quatre, ou peut-être sept… la colère ne compte jamais.
La colère s’abat.
Batiste
« Vdajia’gayor. » souffle Sisko en laissant tomber son marteau englué de sang.
Aucune idée de ce qu’elle dit, mais ça n’a ni l’air compliment, ni l’air d’une insulte.
Je lâche la nuque du borgné que vient de tuer.
Mes mains tremblantes.
Je ne suis pas apaisée.
Comme si ma rage s’effondrait en désespoir.
Tuer n’a pas de sens.
Joël me l’a toujours dit…
Arrête. Ça faisait du sens sur le moment, c’est ce qui compte. Non ?
Non.
Arrête. Ce n’est pas important.
La zêta, la cheffe de l’escouade de gammas que nous venons d’affronter, est partie la queue entre les pattes.
Mais elle reviendra.
Il faut se tirer.
Sisko
« Elle a essayé de me tuer !
- Je l’avais à l’œil, elle n’a pas fait un geste dans ta direction, défend la bâtarde.
- Tu n’as rien vu du tout ! Regarde ce qu’elle m’a fait ! »
Pessière rocailleuse, je suis mal. Je cherche mon couteau de chasse, mais rien à ma ceinture. « C’est ça que tu cherches ? » Camille agite mon couteau du bout des doigts. Tersh...
« On s’occupera de ça après, il faut bouger, ils rôdent encore. »
Pour une fois, je suis d’accord avec la bâtarde. Elle passe le bras du grand blessé sur ses épaules et l’aide à se relever. Il gémit comme Fernand dans ses dernières heures. C’est pas bon.
« Pour qu’elle nous plante dans le dos ? Il faut s’en occuper maintenant.
- Je suis d’accord. Je vote pour la tuer. Qui d’autre ? »
À Camille se joint Caliope, Gergov, Kassor et Phaul. Derkurthx. Ça laisse les quatre autres de mon côté. Quatre loups, en fait.
J’ai pris un coup sur tête ?
Esh…
« Mais, Loïc, elle s’est battue avec nous ! »
Loïc ?
« Elle m’a attaquée ! Regardez bien ! »
Je lui ai bien fendue la mâchoire, c’est vrai. J’aurais pu sourire, ça m’amuse, fière de ma connerie. Elle m’avait bien cherchée, la brune. Me prendre par surprise comme les autres roux. J’ai hésité à la tuer comme les autres mais je n’ai pas besoin d’emmerdes. Quoique, la tuer m’aurait peut-être évité ces emmerdes…
« C’est une louvetière dans l’âme, elle nous tuera !
- C’est pas le moment de toute façon. Il faut qu’on lève le camp, d’autres roux pourraient rappliquer et Sébas a besoin de soin.
- Tu veux gagner du temps ? Vote avec nous et on la brûlera avec Fernand.
- Margorth. (Monstre.) »
La brune grogne. Oh, elle peut ! Son petit charisme ne vaut pas grand-chose ! À subir celui du Borgne, j’en ai connu d’autre.
« Qu’est-ce que tu dis ? Répète-le en Régional pour voir ?
- Oran a raison, il faut qu’on… ose le loup de Marbre.
- Elle va nous planter au premier tournant ! Tous !
- Mais…
- Fallait pas tourner tes crocs sur moi. » je me défends.
Camille – Loïc, qu’importe son nom – sourit, et ça ne m’échappe pas.
La brune se raidit et grogne : « Tu m’accuses ?
- Si j’avais voulu te tuer, blark gayor, je l’aurais fait.
- Comment tu m’as appelée ?
- Tous les loups qui montrent les crocs sur moi, je les saigne. » Je tire sur ma veste pleine de sang. « J’ai failli faire pareil quand tu m’as attaquée, margorth. Je me laisse pas bouffer.
- Tu l’as attaquée ? lui demande Oran.
- Jamais. »
Elle ment. Quelle rocailleuse.
« Très bien. Je retire mon vote. » déclare Kassor.
S’il avait vu l’air meurtrier que lui a jeté son frère Gergov, il aurait pris peur.
« Quoi ? Mais regarde ce qu’elle m’a fait ! Et avant ça, elle s’en est pris à Sébas !
- Si vous arrêtiez de me voir comme votre repas, on n’en serait pas là. »
Je vois la couleur orange s’allumer dans les rétines de la brune, prête à me bondir dessus encore une fois. Je déteste la sensation de proie. Je la prends à mains nues s’il faut, mais je ne suis pas sa proie.
« Non, Calio ! Arrête ! »
Elle fait deux pas furieux dans ma direction, avec l’intention de me saigner.
Je tente de dégainer mon couteau – c’est Camille qui l’a.
Ah, je suis mal…
Loïc
Caliope s’approche brusquement de Sisko. Ça va être moins propre que prévu, mais au moins, on sera débarrassé d’elle.
Un silence nous tombe dessus comme une chape de plomb. Je ravale mon sourire, fébrile sous cette intensité.
Le charisme est calme.
Batiste passe entre elles sans un regard. Il a le visage et les vêtements couvert de sang, aussi sale que Sisko. Il se baisse, récupère sa gavroche et son manteau, puis revient entre elles. Il les observe toutes les deux, puis moi. « Loïc, hein ? »
C’est inconvenant. Oran l’avait crié, par habitude évidemment. Elle devait déjà s’en vouloir. Désormais, Sisko et Théodore aussi me regardent avec grande défiance.
Je reprends le masque au sourire malin.
« Camille, Loïc… Quelle importance, les prénoms ?
- Important quand il manie deux dagues d’argent, mieux qu’un lycan manie ses crocs, rétorque-t-il.
- Et tes mousquets, tes lances d’argent, là… tout cet argent nordique que tu étouffes dans le feutre. J’en ai jamais vu autant, et c’est une Nordique qui vous le dit ! Comment tu peux être aussi riche ? rajoute Sisko.
- Et j’ai vu les lettres signées que tu as montré à Fernand. T’es à la solde du Dixième et du Huitième, je les ai vues. T’es qui, exactement, pour être à la solde de deux Hérauts à la fois ? »
Tous les autres me regardent, mal à l’aise parce qu’ils connaissent ma véritable identité. Je les sais loyaux ou redevables envers moi, envers notre cause. Mon identité est un symbole pour certaines, comme Oran et Caliope, un argument d’autorité pour les partisans comme Gergov et Phaul, un sauveteur pour Kassor.
Un sauveteur pour Théodore. Je sais que je pourrais lui faire confiance. Je connais sa cousine Soline qui a rejoint nos rangs aux premières heures d’Haute-Chance.
Mais pour Sisko et Batiste, eux, Dixième, ça ne leur dit rien d’autres que des troubles avec les chiens. Je ne les ai sauvés de rien, ils ne me doivent rien et je ne leur ai encore rien proposé qui les intéresse. Pire : pour eux, je dois être responsable de la mort de Fernand et de la chute de Riveren – de leur petit quotidien caché et confortable.
Nous ne sommes qu’alliés de circonstances. Je sais qu’ils pourraient me trahir, s’enfuir ou disparaître dans le bois à la première occasion.
Être un fils rescapé de Vergorance m’oblige moralement à donner sa chance à Batiste. Il est un témoin de la Mémoire de la paix. Il en porte l’héritage, d’une manière ou d’une autre.
Mais Sisko est bien trop imprévisible et trop libre pour que je lui fasse confiance. C’est parce qu’elle est trop dangereuse pour le groupe que la tuer est le plus raisonnable. Je n’ai fait que l’épargner jusqu’ici, et elle le sait.
Je pensais l’affaire résolue avec Caliope. C’est moi qui lui ai demandé de la tuer dans le chaos des borgnés. Jamais je n’aurais pas cru que Sisko lui aurait survécu sans une égratignure – pire : l’aurait repoussée. C’est Caliope qui se retrouve blessée, pas grand-chose, mais tout de même…
Je pensais l’affaire résolue jusqu’à ce que Kassor retire son vote – convaincu par… par quoi ? Des mots ? Alors qu’il a toujours suivi l’avis de son frère jusqu’ici ?
Et je pensais l’affaire résolue quand Caliope s’apprêtait à découper Sisko – que j’ai désarmée sciemment – quand il a fallu que Batiste s’interpose pour retourner la situation contre moi. Je le croyais pourtant enclin à la tuer.
Je me suis trompé sur les capacités de Sisko, sur le libre-arbitre de Kassor et sur les valeurs morales de Batiste. Je perds la maîtrise de ce groupe, je n’aime pas ça.
Je n’aime pas ça du tout.
« Je suis un révolutionnaire avec de bonnes ressources. Il est vrai que je suis un peu plus qu’un simple partisan. Je suis un espion particulier sous les ordre du Sixième, du Huitième et –
- Oh, piorx ! s’emporte Sisko. Plutôt assassin !
- Un assachien, souffle Théodore.
- J’ai vu comment tu saignes les borgnés. J’ai vu que tu étais partout, plus rapide qu’un lycan, plus agile que n’importe qui avec deux dagues d’argent au bout des mains. Tu disparais, tu apparais, de nulle part…
- Je suis, effectivement, un prégaté capable de me déplacer dans l’espace. Autrement dit –
- Tu te téléportes… » murmure Théodore.
Oui, c’est le terme qu’emploie exactement les rumeurs au sujet du Dixième – de moi, donc. J’aurais préférer qu’il se taise, lui, et qu’il me laisse les détourner de la réalité avec mon lexique de synonymes pour ne pas les mettre sur la piste de ma véritable identité.
Je vais essayer de sauver ma cause…
« Non, je me projette dans un espace que je visualise et mesure précisément.
- Un prégaté armé d’épées d’argent plutôt que de bras. » marmonne toujours Théo.
Eh bien là, il faut être le plus asphyxié des noyés des grandes fosses pour ne pas comprendre qui je suis.
« Il faut croire que ce n’est plus un secret pour personne. »
Je fais virevolter le couteau de trappe de Sisko dans les airs. Et maintenant qu’ils savent, ils n’ont plus qu’à se méfier de moi. Tout le monde tremble devant un assassin de ma trempe. L’idée de s’enfuir doit être en train de passer à Sisko. Prenez conscience de qui vous avez en face…
Mais, cela n’a pas l’air de troubler Batiste.
« Tu as du feu, Dixième ?
- Oui.
- Nous avons un mort à brûler. »
Difficile de reprendre le procès de Sisko après une telle intervention. Caliope fulmine. Il vient de sauver sa trappeuse. Voyons ce qu’elle fera de son sursit.
Maintenant qu’ils savent qui je suis, je ne peux plus prendre le risque de les laisser partir. Soit ils restent à mes côtés, soit ils meurent.