Irotia, bureau de l’amirale Kirkov. 13 septembre 3224.
Tout se brisa en un éclair.
Un bruit sec et mat, comme le claquement d’un fouet, déchira l’air. Une toile d’araignée laiteuse se forma sur la baie vitrée, autour d’un minuscule orifice fumant. Au même instant, Charles poussa Milicent en arrière. Elle s’écrasa sur le dos et glissa contre le mur, où elle se cogna la tête. Une gerbe de sang chaud éclaboussa son visage. L’odeur, cuivrée et métallique, lui retourna l’estomac. Une seconde détonation claqua, et le projectile termina sa course dans le pied de l’holotable. Un beuglement strident, à lui faire éclater les tympans, rugit dans les oreilles de l’amirale. L’alarme déclenchée par Résine activa les volets blindés, qui s’abattirent dans un fracas sinistre.
« Charles ! »
Mili se précipita sur son adjoint, qui gisait face contre terre. Elle le retourna. Une flaque de sang se formait autour de lui. Quand elle découvrit ses yeux révulsés, son visage livide et la tache sombre qui s’élargissait sur sa poitrine, elle poussa un cri.
« CHARLES ! »
Autour d’elle, tout devint flou. Une main griffue lui déchira les entrailles, elle sentit ses tripes se liquéfier et se mit à trembler de manière incontrôlable. C’était comme si on venait de lui enfiler un casque d’exoarmure, avec la fonction antibruit poussée à son maximum. Le larsen suraigu de Résine n’était plus qu’un sifflement lointain dans son crâne. La porte s’ouvrit sur Romy Gallagher, qui hurla des paroles vides de sens. La seule chose qui existait, c’était Charles. Immobile. Les membres flasques. Dans une mare de sang.
« Oh mon dieu ! s’écria Romy en pénétrant dans le bureau. Officier à terre ! Je répète, officier à terre ! J’ai besoin d’une unité médicale de toute urgence ! »
Des bottes martelèrent le couloir. Jens Harold et Johan Tyu déboulèrent dans la pièce, attirés par l’alerte de Résine et l’appel paniqué de la cadette.
« Par l’Empereur ! » lâcha Jens, en se précipitant vers le corps de Dell.
Il ouvrit le col de son uniforme, ses doigts cherchant un pouls à la carotide.
« Il est vivant ! À peine, mais il est vivant ! »
Tyu le rejoignit aussitôt, les traits déformés par l’angoisse.
« Il faut contenir l’hémorragie ! Il va se vider de son sang ! »
Jens déchira la chemise de Charles pour exposer la plaie sur sa poitrine, un trou sombre et suintant d’où le sang pulsait à un rythme inquiétant.
« Il faut compresser ! » hurla Tyu.
Son regard chercha frénétiquement un tissu, quelque chose d’absorbant. Il n’y avait rien. Sans réfléchir, il sortit un couteau de sa botte, trancha une large bande de son uniforme et le plaqua brutalement sur le torse de Charles.
« Appuie ! De toutes tes forces ! »
Jens obtempéra, ses deux mains écrasant la compresse improvisée, son visage crispé par l’effort et la concentration. Le sang continua de sourdre entre ses doigts, chaud et poisseux.
« Par les cendres d’Urvael ! jura Tyu. Où sont ces putains de médics ?
— Mili ! appela Jens par-dessus son épaule. Mili, regarde-moi ! Charles est vivant ! On a besoin de toi ! »
Mais l’amirale ne réagissait pas. Ses yeux, grands ouverts, fixaient le corps de son lieutenant sans le voir. Quelque part, très loin sous le sifflement qui lui vrillait le crâne, une voix ressemblant à la sienne lui hurlait de bouger, de se redresser, de faire quelque chose. Elle n'arrivait pas à l'atteindre.
Romy s’approcha d’elle et posa une main sur son épaule.
« Amirale Kirkov ? murmura-t-elle, malgré son propre choc. Vous êtes avec nous ? »
Mili ouvrit la bouche. Elle n’articula qu’un mot.
« Teddy... »
Au même moment, des pas précipités retentirent dans le couloir. Un groupe de militaires portant un brassard blanc déferla dans le bureau. Tyu et Jens reculèrent, laissant place à des professionnels mieux équipés. Un médecin prit immédiatement le relais pour la compression tandis qu’un autre activait un scanner autour de son poignet. L’appareil dessina le thorax de Charles en surimpression sur l’holotable.
« Perforation thoracique, le poumon droit est touché ! On le stabilise et on l’emmène au bloc ! »
Ils vont trop vite, songea Mili, dont le cerveau embrumé ne parvenait pas à suivre les mouvements des infirmiers. Ils vont beaucoup trop vite.
Une femme nattée plaqua un boîtier contre la plaie et appuya sur un bouton. Dans un crépitement d’adhésif, une membrane translucide se colla sur la peau de Charles, tissant en quelques secondes un réseau de filaments bleutés qui palpitaient au rythme de sa respiration.
« Pansement occlusif en place, valve opérationnelle. »
Son collègue posa un capteur sur le thorax et enfila une oreillette, écoutant sa respiration les yeux fermés, le front barré par l’inquiétude.
S’il vous plaît, faites qu’il se réveille. Je vous en supplie...
« Murmure vésiculaire aboli à droite. Trachée déviée vers la gauche.
— Il fait un pneumothorax sous tension. On perce ! »
Une longue seringue s’enfonça entre les côtes de Charles. Un souffle d’air s’échappa et le médecin hocha la tête.
« Ça décomprime. Il respire mieux. »
Mili observait la scène comme à travers une bulle étanche. Chaque geste lui parvenait en différé, elle avait l’impression d’assister à une retransmisson depuis l’espace. Seul le contact avec la main de Gallagher sur son épaule lui garantissait que ce qu’elle voyait était réel. L’adolescente lui sourit. Sa lèvre tremblait.
« Ne vous en faites pas, amirale. Ils vont le sauver. »
Elle la serra un peu trop fort.
Un troisième soignant fixa une sonde sur le doigt de Charles, reliée à un terminal qui projeta une colonne de chiffres rouges dans les airs.
« Sat à 94. Tension 9/5. Fréquence à 150. Il compense.
— Owen, poche de sang synthé-O. Triss, tu m'aides. On bascule sur le côté. »
Quatre mains soulevèrent Charles avec délicatesse, le faisant rouler sur son flanc droit. Mili voulut leur hurler qu’ils se trompaient, qu’on ne pose pas un homme sur sa propre blessure, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Les chiffres rouges plongèrent d’un coup.
« Fréquence à 70... 50... Capitaine, on est en train de le perdre ! »
Non.
Non, non, non.
L’officier nattée abandonna la compression pour plaquer ses paumes sur le sternum de Charles, comptant à voix haute de manière mécanique. Les secondes s’étirèrent, interminables, chacune d’elle arrachant à Mili un fragment d’humanité.
Puis, dans un soupir collectif, les constantes remontèrent en dents de scie.
« Quatre-vingt... Cent-dix... Il tient ! Civière, on l’embarque ! »
Ils placèrent Charles sur un brancard d’assistance respiratoire. Une capsule de verre se referma sur lui, donnant l’impression à Milicent que les infirmiers installaient son adjoint dans un cercueil de plexiglas. Elle voulut se lever, tendre la main vers Charles une dernière fois, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. L’équipe médicale franchit le seuil du bureau au pas de course, emportant avec elle le peu d’air que Mili gardait dans ses poumons.
« Teddy... »
Son regard accrocha la silhouette de Johan Tyu, resté en retrait pendant toute l’intervention des soigneurs. L’amiral du Gardien examinait la vitre panoramique, étudiant avec attention les deux orifices fumants laissés par les balles du sniper. Les projectiles avaient transpercé le verre blindé comme du beurre, dessinant un motif qui évoquait à Milicent un flocon de neige. Tyu sortit de sa combinaison deux appareils circulaires, plats et métalliques, chacun muni de cinq pattes crochues, et les fixa autour des points d’impact. Deux faisceaux laser rouges jaillirent dans un déclic, traçant dans l’air des lignes jumelles qui traversaient la pièce.
« L’angle de pénétration est quasiment identique, annonça-t-il en suivant le premier faisceau du regard. Celui-ci a fini sa course dans la poitrine de Dell. Quant au second... »
Il s’agenouilla au pied de l’holotable, dégageant le projectile fiché dans le socle à l’aide de la pointe de son couteau. Il le fit rouler entre ses doigts gantés et l’observa à la lumière.
« Ogive perforante à haute vélocité, calibre militaire. Ce genre de munition traverserait le blindage d’une navette sans ralentir. »
Jens s’approcha pour examiner la balle à son tour, puis jeta un œil vers les volets baissés qui condamnaient désormais toute vue sur l’extérieur.
« L’inclinaison de la trajectoire est presque nulle. Le tir provenait d’une hauteur comparable à celle du bureau, pas d’un point en surplomb.
– Ce qui élimine les tours de guet, compléta Tyu. Et le mirador du portail sud est trop bas. » Il se releva, déroulant mentalement le plan des casernes derrière ses paupières closes. « Il ne reste qu'un seul endroit à la bonne altitude, avec une ligne de mire dégagée sur cette fenêtre. »
Les deux hommes échangèrent un regard entendu. Tyu activa son intercom d'un geste brusque.
« Ici l'amiral Johan Tyu. Je veux une escouade sur le toit du mess des officiers, immédiatement. Fouillez chaque recoin, chaque conduit d'aération. Le tireur est peut-être encore dans le secteur. Personne ne quitte le bâtiment sans autorisation ! »
Une voix crépita en retour dans son oreillette. Il n'attendit pas la fin de la réponse pour ajouter, la mâchoire crispée :
« Je me charge de traquer cette ordure. Va la mettre en sécurité. »
Jens acquiesça et revint s’accroupir devant Milicent, ses mains couvertes de sang encadrant avec délicatesse le visage de sa collègue.
« Mili. Regarde-moi. »
Sa voix, autoritaire mais sans dureté, tranchait avec la fébrilité qui régnait dans la pièce. Pourtant, malgré son timbre rassurant et le contact de ses doigts fermes sur les joues de l’amirale, elle restait hors d’atteinte. Ses yeux vitreux et embués de larmes semblaient se perdre dans une autre dimension.
« Charles est entre de bonnes mains. Tu n’es plus en sécurité dans les casernes. Il faut qu’on bouge. »
Elle cligna lentement des paupières, comme si les mots mettaient du temps à traverser l’épaisseur de coton qui enveloppait son esprit. Jens l’aida à se relever, un bras sous son épaule, et fit signe à Romy de la soutenir de l’autre côté.
« Amiral... intervint la cadette, les traits tendus mais le regard décidé. Avant de l’évacuer, vous devez savoir que ce n’est pas le premier attentat contre Milicent Kirkov aujourd’hui. Un chasseur s’est écrasé près d’elle sur les quais ce matin. J’ai d’abord cru à un accident, mais maintenant que ce sniper l’a prise pour cible... »
Elle laissa en suspens le reste de sa phrase. Jens s’immobilisa net, la couleur désertant ses pommettes. Une ride se forma au milieu de son front.
« Gallagher, décida-t-il, vous ne la quittez plus d’une semelle jusqu’à nouvel ordre. On va l’emmener au bureau du général Keltien. Il n’y a pas d’endroit plus sûr en ville. Résine l’a déjà prévenu de notre arrivée. »
La rouquine opina. Elle avait le teint livide, mais ses mains ne tremblaient plus lorsqu’elle referma sa prise sur le bras de Milicent.
« À vos ordres. »
Ils s’engagèrent dans les couloirs d’un pas vif, surveillant chaque intersection comme si l’assassin risquait de débouler d’une seconde à l’autre. Romy prit l’initiative d’activer sa batterie de bouclier, même si le champ de force obligeait les autres soldats à les contourner et laissait parfois des traces de brûlure sur les murs. Jens ne fit pas de commentaire. Il attrapa son terminal et ouvrit un canal de communication.
« Résine, j’ai besoin d’un appareil furtif prêt à décoller sur l’appontement nord dans cinq minutes. Destination confidentielle, pilotage manuel. »
Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton résolu :
« Annule la sanction de Danwil Butler et fais en sorte qu’on lui restitue son arme. Je veux qu’il nous accompagne. »
L’intelligence artificielle lui répondit sans son habituelle tonalité chantante des planètes extérieures. Sa voix, froide et robotique, provoqua chez Jens une sensation de malaise inexplicable.
« Amiral, je dois vous rappeler que le lieutenant Butler a été placé en isolement pour avoir agressé un vétéran, et que sa comparution devant l’état-major...
– Je sais, Résine. Nous sommes en situation de crise, alors cesse de discuter mes ordres. »
Il s’apprêtait à couper la communication lorsque Romy interféra avec un aplomb qui démentait son âge.
« Résine, prépare un deuxième vaisseau identique à celui que nous emprunterons. Pilotage automatique, destination aléatoire. Il faudra trois occupants à l’intérieur pour que le leurre soit efficace. »
Jens l’observa du coin de l’oeil et ne put retenir l’ébauche d’un sourire. Cette petite alliait du cran à une sacrée dose de jugeote. D’une certaine manière, elle ressemblait beaucoup à Milicent.
« Je suis désolée, cadette Gallagher, mais votre niveau d’accréditation actuel ne vous permet pas...
– Exécution, Résine. »
Cette fois, Jens éteignit son terminal sans lui laisser le temps de protester et déploya sa capuche imperméable. Dès qu’il franchit la porte qui le séparait de la cour des casernes, un rideau de pluie glacial le trempa jusqu’aux os. Criant pour se faire entendre sous ce déluge, il interpella une sentinelle qui montait la garde. La jeune femme crut d’abord qu’il plaisantait lorsqu’il lui ordonna d’enfiler la veste anthracite de l’amirale et d’épingler son galon sur sa poitrine. Puis elle rayonna de fierté lorsqu’il lui ordonna de les suivre, tandis que Romy se débattait pour enfiler à une Milicent apathique l’uniforme de la soldate.
« Gallagher, orientez votre bouclier sur la fausse amirale. Mili, c’est toi qui ferme la marche. »
La navette qui les attendait sur l’appontement nord n’avait rien de commun avec le fuselage élancé du monorail des casernes. Il s’agissait du modèle banalisé, gris et sans fioriture, qu’on croisait par dizaines dans le ciel d’Irotia sans y prêter attention – sauf que celui-ci dissimulait, sous sa carlingue anonyme, un blindage capable d’encaisser un tir de lance-missile. Jens fit coulisser le sas et aida Milicent à s’asseoir sur la banquette étroite. Romy se glissa à ses côtés tandis que la sentinelle déguisée s’installait à bord du vaisseau leurre en compagnie d’un pilote et de deux mannequins. Aux commandes, Danwil Butler ne prononça pas un mot, mais Milicent crut percevoir, dans le bref regard qu'il lui adressa avant de fermer l'écoutille, quelque chose qui ressemblait à de la compassion.
« Décollage ! »
L’appareil s’arracha du sol dans une secousse, bien différente du glissement fluide du Tube sur ses rails magnétiques. Ici, pas de fenêtres larges donnant sur la ville. De minces hublots teintés, à peine plus grands que la paume d’une main, laissaient filtrer la lumière crue des néons publicitaires. Milicent sentit son estomac se soulever à chaque changement de trajectoire, la navette slalomant au plus bas entre les immeubles pour éviter les grands axes de circulation. L’amirale ne voyait rien. Elle n’entendait presque rien non plus, sinon le bourdonnement sourd et régulier des propulseurs.
Un éclair illumina le ciel. Le grondement du tonnerre lui rappela celui des explosions qui retentissaient parfois, loin au-dessus de sa tête, pendant sa période de captivité sur Edidris. Une lumière blanche balaya l’intérieur de la cabine l’espace d’une fraction de seconde. Dans ce bref embrasement, le visage de Romy, penché vers elle, sembla se déformer. Les taches de rousseur s’effacèrent. Ses joues se creusèrent, les traits de sa mâchoire s’affirmèrent, jusqu’à devenir ceux d’un garçon de dix-sept ans qui hantait tous ses cauchemars et ses insomnies.
« Teddy ? »
Sa voix n’était qu’un souffle. Elle était de retour dans cette prison souterraine, à la poursuite du fantôme de son fils. Ses mains se mirent à trembler, les muscles de ses bras tressaillirent, puis son corps tout entier fut parcouru de spasmes qu’elle ne contrôlait plus. L’air refusait d’entrer dans ses poumons. Une autre détonation ébranla la terre, l’humidité glacée de sa cellule s’infiltra jusque dans sa gorge. Elle suffoquait. Des points noirs dansaient en périphérie de son champ de vision. Ses ennemis étaient venus la prendre, l’entraîner dans cet océan de noirceur qui l’appelait depuis si longtemps. Mili déglutit. Il serait si facile de lâcher prise. De s’abandonner à leur étreinte, d’arrêter de ressentir, de souffrir. De ne plus faire payer aux autres le prix de ses erreurs et de sa survie.
« Amirale ! Amirale, regardez-moi. »
Nouveau craquement assourdissant. L’orage. Le vaisseau. La fuite vers le palais de Maz. Le vent hurlant, tempêtant à l’extérieur. Un souffle rauque qui montait du fond de sa poitrine.
Un cri.
Des larmes.
« Charles ! »
Elle serrait convulsivement un corps, refusant de lâcher prise, d’être enfermée à nouveau dans l’étroitesse de ce monde qui lui arrachait inexorablement les siens.
Un visage.
Gallagher.
« Amirale ! Est-ce que vous m’entendez, amirale ? »
Milicent hocha la tête. Sa nuque raide lui fit l’effet d’une décharge électrique. Elle inspira goulûment un peu d’air, toussant et crachant, essayant de vaincre cet étau qui lui broyait la gorge.
« Amirale, vous faites une crise de panique. On va respirer ensemble, d’accord ? Posez la main sur votre ventre. Là, comme ça. »
Une chaleur. Des doigts fins qui s’unirent aux siens pour les guider vers son abdomen. Prune ? Non, la cadette. Comment s’appelait-elle, déjà ?
Romy.
« Inspirez. Doucement. Sentez votre main se soulever. Un, deux, trois... »
Milicent essaya. L'air entra par à-coups insuffisants, presque douloureux.
« Encore. Avec moi. Un, deux, trois. » Romy respirait fort, exagérément, pour lui donner le rythme à suivre. Jens, assis en face d'elles, n'osait pas intervenir.
« Et on retient. Un, deux. Et on relâche lentement. Trois, quatre. »
Les tremblements de Milicent s'espacèrent. L'air recommença à circuler dans ses poumons. L’amirale ferma les yeux un instant, la honte se mêlant au soulagement.
« Comment sais-tu faire ça ? demanda-t-elle d'une voix éraillée.
– Mon père a combattu sur Edona, répondit Romy après une hésitation. Il est revenu avec des crises. Ma mère le calmait de cette façon. »
Milicent la dévisagea un long moment. Elle ne voyait plus seulement une gamine au dossier prometteur, mais une jeune femme qui savait déjà, avant même d’enfiler l’uniforme, ce que ça coûtait de tenir la main d’une personne qui se noyait sur la berge, en regardant le courant de la guerre emporter des êtres chers. Et soudain, sa conviction fut faite.
« Gallagher. »
Le ton de l’amirale avait retrouvé sa fermeté, même si elle tremblait encore.
« Charles ne sera pas en état de reprendre son poste avant longtemps. À partir de maintenant, c’est toi qui le remplaces. »
Romy cligna des yeux, certaine d’avoir mal entendu.
« Amirale, c’est impossible. Je ne suis cadette que depuis...
– Hier, je sais. »
Milicent activa son terminal d’un geste ferme.
« Résine, ici l’amirale Kirkov. J’ordonne l’attribution immédiate d’une accréditation complète à la cadette Romy Gallagher, matricule R-G 534. Niveau d’accès identique à celui précédemment détenu par le lieutenant Charles Dell, incluant la totalité de mes dossiers personnels et opérationnels.
– Requête bien reçue, amirale Kirkov, répondit la voix métallique de l’IA. Accréditation en cours. »
Un bip confirma l’opération. Romy fixait l’écran, livide, comme si le poids de cette annonce venait tout juste de s’abattre sur ses épaules.
« À partir de cet instant, tu es ma nouvelle aide-de-camp, l’informa Mili. Tu ne prendras plus d’ordres que de moi, et tu auras l’autorité de me représenter en mon absence. Tu auras un siège lors des réunions d’état-major. En cas de problème, si je ne suis pas disponible, tu pourras t’adresser à Jens ou au lieutenant Butler, ici présents. Ils t’épauleront en attendant que tu prennes tes marques.
– Amirale, je ne sais pas si je suis...
– Tu l’es. »
Milicent la coupa d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction.
« Tu as sauvé la vie de Charles. Tu es intelligente, réfléchie, et tu viens de me prouver que tu sais prendre des initiatives, ou garder ton sang-froid quand la situation l’exige. J’ai besoin d’une personne loyale à mes côtés. Tu as toutes les qualités pour briller à ce poste. »
De l’autre côté de la cabine, Jens n’avait pas prononcé un mot. Mili l’interrogea du regard et il répondit d’un simple hochement de tête. Elle n’aurait su dire s’il s’agissait de scepticisme, d’un assentiment ou de pitié.
À travers les hublots, Milicent aperçut enfin un fragment de la ville : les tours du Palais du Gouverneur, dressées sur la Place Geneter contre un ciel d’encre zébré d’éclairs. Malgré les rafales, la navette amorça sa descente et se posa en douceur sur le quai d’alunage. Butler garda les mains sur les commandes, visiblement prêt à repartir, mais Jens lui fit signe de quitter le cockpit. Le lieutenant obtempéra sans discuter, se leva et fit coulisser le sas donnant sur l’extérieur. Sur le tarmac, plusieurs soldats les attendaient sous le déluge. Ils effectuèrent un salut collectif exemplaire lorsque le petit groupe émergea de l’appareil.
« Je retourne aider Tyu à trouver le tireur, glissa Jens à Milicent en la retenant un instant par le bras. Tu seras en sécurité ici. Danwil est un excellent garde du corps, et Maz n’a jamais autant verrouillé sa forteresse. »
Il leva un œil vers Romy, une hésitation traversant son visage, puis ajouta simplement :
« Prenez soin d’elle, Gallagher. »
Il remonta à bord du zipper et s’installa au poste de pilotage. Deux soldats se hissèrent à bord pour l’escorter. Le sas se referma dans un chuintement et l’appareil reprit son envol dans un vrombissement qui se perdit rapidement sous le vacarme de la pluie. Milicent le suivit du regard jusqu’à ce que Butler pose l’une de ses énormes mains sur son épaule et la guide vers l’entrée du Palais du Gouverneur.
L’intérieur du bâtiment tranchait avec la fureur de l’orage : couloirs de marbre sombre, lumière tamisée, personnel domestique réduit au strict minimum. Le trajet jusqu'au bureau secret de Maz se fit dans un silence presque religieux, brisé seulement par le bourdonnement discret du générateur dans le dos de la cadette. À chaque pas, Mili sentait le poids de la journée s’accumuler sur ses épaules. Charles sur cette civière, le regard de Jens qu’elle n’arrivait toujours pas à déchiffrer, l’absence de Prune qui continuait de la ronger sans qu’elle ne sache pourquoi. Enfin, deux sentinelles postées devant un sas blindé les arrêtèrent sans ménagement. Romy sortit son terminal et présenta son accréditation toute neuve d’un geste assuré.
« Aide-de-camp Gallagher, sous l'autorité de l'amirale Kirkov. Le général nous attend. »
Les butors s’écartèrent, et Danwil Butler frappa. Trois coups secs, qui résonnèrent contre le métal comme des rivets que l’on enfonce dans une carlingue.
« Entre, Mili. »
La voix de Maz, déformée par la tonalité d’une enceinte, retentit une fraction de seconde avant que la lourde porte en titane ne coulisse pour libérer le passage. Butler s’effaça pour laisser les deux femmes entrer, puis leur emboîta le pas sans un mot, refermant le sas derrière lui avant de se poster près de l’entrée, une main posée sur son arme. En pénétrant dans le Dernier Refuge, l’amirale fut brutalement ramenée deux ans en arrière, quand elle avait convoqué ses meilleurs ingénieurs pour intégrer le vaisseau de contrebande dans la structure de l’ancienne aérogare du palais. Une prouesse technique dont Charles et ses équipes s’étaient acquittés avec une efficacité qui l’avait rendue fière.
Charles...
Son cœur se serra, mais elle s’efforça de garder la tête haute en se présentant devant le général. Maz se tenait derrière son bureau, immobile, les mains posées à plat sur le rebord de la table. Rien dans sa posture n'évoquait la tranquille assurance qu'on lui connaissait dans les couloirs des casernes. Dès qu’il les vit entrer, il se leva et s’avança d’un pas lourd pour prendre les mains de Mili entre les siennes.
« Je suis désolé, bredouilla-t-il. Résine m’a tout expliqué. Charles, le sniper... »
Il la guida jusqu’au fauteuil face à son bureau et la fit asseoir avec une force presque douloureuse.
« J’ignore comment tu tiens le coup, reprit-il. Mais je suis content que tu sois là en un seul morceau. »
Maz se dirigea vers une armoire verrouillée par un cadenas à mémoire digitale. Le mécanisme se libéra dans un cliquetis. Il en sortit une boîte poussiéreuse, nouée d’un ruban brun, et la déposa avec une délicatesse presque religieuse sur son plan de travail.
« Tiens. Ça ne réparera rien, mais ça fait du bien au moral. »
Il défit le nœud de tissu et souleva le couvercle. Six carrés noirs, alignés sur une feuille d'or, luisaient doucement sous l'éclairage tamisé du bureau.
« Maz... C’est du chocolat ?
– Oui madame. Le meilleur qui existe. Tu vas voir, c’est une petite merveille. »
Il eut un pâle sourire, le premier depuis leur arrivée.
« Sa Majesté en a commandé un stock si énorme pour fêter son avènement que je n’ose même pas imaginer ce que ça a coûté aux contribuables. Depuis, il m’en offre tous les ans pour mon anniversaire. »
Milicent n'en croyait pas ses yeux. Depuis le Grand Exode, quand l'humanité avait quitté la première Terre pour s'installer aux confins de la galaxie, le chocolat véritable était devenu l'un des mets les plus rares et les plus onéreux de tout l'Empire. De nombreuses firmes avaient tenté, sans grand succès, de faire pousser des cacaoyers en serre ou de reproduire artificiellement leurs cabosses. Mais le chocolat authentique, cultivé et récolté à la main, ne provenait que des derniers habitants de Terre Prime, et s'exportait à prix d'or. Les six carrés soigneusement alignés dans cette boîte représentaient à eux seuls plusieurs années de salaire d'un officier supérieur.
« Allez, ne fais pas cette tête, insista Maz. Sers-toi. Vous aussi, Butler. Et... cadette Gallagher, c’est bien ça ? Ne vous gênez pas. »
Le colosse refusa d’un signe de tête, préférant rester en faction devant la porte. Impressionnée, Milicent préleva avec précaution un morceau sur la feuille d'or. Le chocolat, plus sombre que tout ce qu'elle avait pu goûter en gélules de synthèse, avait la forme délicate d'une coquille d'escargot. Elle le porta à ses lèvres avec une sorte de révérence, s'attendant à une douceur sucrée — mais la saveur qui envahit sa bouche était amère, presque terreuse, avant de fondre soudain comme un caramel. C'était la première fois qu'elle en goûtait de sa vie.
Maz engloutit deux carrés à la suite sans prendre la peine de les savourer, puis les fit descendre avec une rasade de cognac. Un vrai sacrilège.
« Prune n’est pas là ? demanda-t-il soudain, la bouche encore pleine. Je m’attendais à la voir débarquer avec toi. »
Milicent hésita. Quelque chose se serra dans sa poitrine. Elle aurait aimé répondre qu’elle l’avait maintenue à l’écart volontairement, pour la protéger. En vérité, elle ne l’avait même pas contactée. Elle se remémora le groupe de snipers qui s’entraînait sous la pluie, dans la cour des casernes, et ressentit un étrange malaise. Un membre de l’escouade Fantôme aurait-il pu tirer sur Charles ? Une discussion difficile s’imposait avec sa compagne, mais elle ne se sentait pas prête à aborder ce terrain miné.
« Je n’ai pas réussi à la joindre, mentit-elle simplement. Elle n’était pas disponible. »
Maz fronça les sourcils, mais n’insista pas. Son attention glissa vers Romy, qui se tenait raide comme une exoarmure sans pilote, les mains crispées sur le fauteuil de l’amirale.
« J’ai entendu votre baratin devant la porte, Gallagher, déclara-t-il. Résine m’a confirmé vos nouvelles accréditations. Vous faites partie de mon état-major, à présent. Félicitations.
– Merci, mon général.
– Saviez-vous que Milicent a fait de vous la plus jeune aide-de-camp de toute l’histoire de l’Empire ? Vous devez être une cadette exceptionnelle pour qu’elle vous offre une telle promotion. Depuis combien de temps servez-vous chez les Gingers ?
– Depuis hier, mon général. »
Maz recracha son cognac dans son verre et se figea, un morceau de chocolat dégoulinant suspendu à mi-chemin de sa bouche.
« Mili, grogna-t-il d’une voix froide. Je peux te parler en privé, une minute ? »
Sans attendre de réponse, il s’éloigna vers le minibar et patienta, le dos appuyé contre le meuble pour soulager sa prothèse de hanche. Ses yeux, d'un bleu-gris habituellement délavé par la fatigue et l'alcool, prirent soudain une dureté d'acier tandis qu'il détaillait la cadette de la tête aux pieds avec l’acuité d’un bioscan. Romy se recroquevilla malgré elle sous le poids de son regard. Milicent se leva et rejoignit Maz d’une démarche hésitante, l’esprit toujours ailleurs.
« J’ai connu un officier comme elle il y a longtemps, raconta le général à voix basse. Un capitaine chargé de l’instruction des jeunes recrues, très prometteur. Pas très doué pour diriger, ni dans les grandes manœuvres collectives – mais il avait de la jugeote, il me rassurait, et on s’entendait comme des frères. Alors je l’ai pris comme aide-de-camp. J’ai décidé de le catapulter amiral, persuadé que c’était le meilleur choix de ma carrière. »
Il se resservit un verre de cognac, y ajouta deux glaçons et un trait de jus de citron d’un geste mécanique.
« Trois ans après sa promotion, cet idiot m’a désobéi sur Edidris. Et ça a provoqué un véritable carnage. »
Maz but une longue gorgée, se racla la gorge et déboutonna le col de son uniforme. Une goutte de sueur dévala le long de ses tempes grises.
« Ce n’est que bien après la bataille que j’ai compris mon erreur. Feris excellait dans les opérations individuelles, ou à la tête d’une petite unité. Il m’a sauvé la vie, ce jour-là, mais il n’était pas prêt à devenir amiral. Gravir la hiérarchie, un rang après l’autre, ça sert justement à ça – apprendre à commander avant qu’on ne vous en donne l’occasion. »
Son regard se posa sur Romy et une ombre traversa ses yeux. Sa main gauche tremblait au rappel de ce souvenir, les glaçons s’entrechoquant dans son verre.
« Ne fais pas la même connerie que moi, Mili. »
Un silence tendu s’installa. Maz porta son alcool à ses lèvres, mais une quinte de toux le saisit avant qu’il ne puisse boire. Il se plia en deux, une main agrippée au rebord du minibar. Romy réagit avant que Milicent n’ait le temps de bouger. Elle empoigna la carafe posée sur le bureau, traversa la pièce et servit un grand verre d’eau au général.
« Avalé... de travers... » articula-t-il d’une voix rauque, une fois la quinte passée.
Il but à petites gorgées, retrouvant peu à peu son souffle, puis reposa le verre avec un sourire forcé. Quelque chose dans son expression se radoucit à l’égard de la cadette.
« Merci, Gallagher.
– De rien, mon général. »
Il prit une inspiration laborieuse et tira plus fort sur le col de son uniforme. Son regard accrocha la console holographique qui pilotait la température de la pièce.
« John a raison, maugréa-t-il pour lui-même. Il faut vraiment que j’arrête de boire. Sinon, cette fichue bouteille aura ma peau. »
Il se leva pour activer la ventilation, et un courant d’air frais traversa le Dernier Refuge. Romy frissonna. Elle aurait préféré que Maz augmente le chauffage, mais le général suait déjà à grosses gouttes. Lorsqu’il revint près d’elles, son regard s’arrêta sur la main de Milicent, attiré par l’éclat de la pierre précieuse à son doigt.
« Tiens... C’est nouveau ça, non ? »
Mili baissa les yeux vers sa bague de fiançailles, presque surprise de la trouver là, comme si elle appartenait à une autre journée que celle qu’elle venait de traverser.
« Oui », soupira-t-elle avec un demi-sourire.
Elle se perdit un instant dans la contemplation du sol ou de la fermeture de ses bottes. Maz n’aurait su dire si elle semblait heureuse, pensive, ou carrément sur une autre planète.
« La campagne contre Polaria approche, dit-elle enfin. Alors... Prune et moi, on a décidé de se marier avant le départ. »
Le visage du vieux gouverneur s’illumina d’un coup.
« Ça alors ! C’est merveilleux, Mili ! »
Il s’avança pour la serrer dans ses bras, avec une force surprenante pour un homme de son âge.
« Je suis tellement heureux pour toi ! Prune est une jeune femme ravissante, et vous allez si bien ensemble ! Vous ne dépenserez pas un centime pour cette cérémonie, tu m’entends ? Le buffet, vos robes de mariées, la musique, tout ça c'est pour moi ! C’est mon cadeau !
– Maz, ce n’est pas nécessaire, nous avons déjà...
– Pas d'objection ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Je n'étais même pas invité quand ma fille aînée a épousé ce colonel de la capitale, et Oni est à des années-lumière de se choisir un prétendant. Laisse-moi le plaisir de participer au plus beau jour de ta vie ! »
Il poursuivait déjà, emporté par ses idées.
« Je vois ça d’ici ! Un mariage somptueux, sur une frégate en orbite, avec vue sur la campagne irotienne au coucher du soleil. Un immense tapis rouge, le meilleur orchestre de la ville ! Vous avez déjà choisi le menu ? Sinon, je peux te conseiller un traiteur fabuleux qui... »
Il s’interrompit net et porta la main à sa gorge. Ses lèvres se crispèrent en une moue hideuse.
« Mon général ? intervint Romy. Vous allez bien ? »
Il toussa une fois, puis deux, la respiration de plus en plus sifflante.
« C’est rien, articula-t-il péniblement entre deux quintes. J’ai... J’ai très chaud, tout d’un coup. »
Il attrapa son verre et avala une dernière rasade de cognac, comme si l'alcool pouvait éteindre l'incendie qui le consumait de l'intérieur. Puis son visage vira au cramoisi. Il porta les deux mains à sa gorge, ses ongles griffant frénétiquement sa peau, et s’écroula sur sa chaise dans un fracas de polymère brisé.
« Maz ! »
Milicent se pétrifia, les mains tremblantes, incapable de réagir. Maz convulsait au sol, suffoquant, un filet de bave rouge mousseuse à la commissure de ses lèvres. Ses yeux exorbités roulaient dans leurs orbites, pupilles dilatées à l’extrême. Une goutte de sang perla de ses narines.
« Général ! »
Butler se précipita à une vitesse folle. Il s’agenouilla près de Maz, bascula sa tête en arrière pour dégager ses voies respiratoires et commença le massage cardiaque. Pendant ce temps, Romy dégaina son terminal.
« Ici l’aide-de-camp Gallagher. Le général Keltien est en détresse respiratoire, urgence vitale absolue. J’ai besoin d’une équipe médicale dans son bureau sécurisé immédiatement ! »
La confirmation arriva en quelques secondes. Milicent, elle, restait paralysée, son regard fixé sur le corps de Maz qui tentait désespérément d’aspirer de l’air – jusqu’à ce qu’un détail s’impose à son esprit.
L’attentat sur les quais.
Le sniper.
Le cognac qu’il buvait depuis des heures.
Le chocolat.
« Résine ! » hurla-t-elle vers le terminal de Romy. « Demande-leur d'apporter un kit antipoison, tout de suite ! »