Irotia, place Saturnale. 13 septembre 3224.
« Scopuli ! Au rapport ! »
Il émergea en trombe à travers la foule, son grand pardessus brun dégoulinant de pluie et les moustaches frémissantes. Depuis la veille, c’était comme s’il avait vieilli de trente ans. Certes, le commissaire Andropov n’était plus vraiment dans la fleur de l’âge ; mais les rides autour de ses yeux, son air constamment soucieux et son manque de sommeil lui donnaient ce jour-là un air de fragilité qu’on ne lui connaissait pas.
« Scopuli ! Mais où est-elle passée, bon sang ? »
Il franchit le périmètre de sécurité et repoussa sans ménagement un journaliste qui tentait de lui barrer le passage pour obtenir une interview. Le dispositif déployé par la police irotienne était impressionnant : pas moins d’une dizaine de navettes, deux escouades d’unités d’élite, des robots démineurs et même un locomotor. De quoi attirer tous les reporters de la presse locale et les chaînes d'information avides de scoop. Ce n'était pas tous les jours qu’on voyait l’un de ces immenses vaisseaux déployer son bouclier d’énergie pour isoler tout un quartier de la ville.
« Par ici, commissaire ! »
Perdue dans un groupe d’agents auquel elle donnait ses ordres, Moïra Scopuli agita la main afin que le vieux briscard puisse la repérer. Mais comme il la cherchait dans une autre direction, elle se faufila entre deux collègues pour le rejoindre.
« Vous voilà ! s’exclama Andropov d’un ton exaspéré. Pas trop tôt ! J’ai une série d’explosions inexpliquées dans la Ruche, un bistrot en cendres et une trentaine de corps calcinés sur les bras. Et comme si ça ne suffisait pas, Maz Keltien m’a appelé en personne pour m’ordonner de relâcher notre seul suspect ! Alors pitié, dites-moi que ça avance de votre côté !
– Tout le monde est en position, commissaire. L’immeuble a été évacué, les artères principales sont sécurisées. À l’heure où je vous parle, un sonar scanne les lieux à la recherche de signatures thermiques ou de substances explosives. Dans quelques minutes, nous serons prêts à donner l’assaut. »
Le gradé approuva du chef et jeta un regard en direction du bâtiment où s’étaient retranchés les mafieux. Un gratte-ciel ultra-moderne d’une quarantaine d’étages, muni de son propre quai d’alunage pour les navettes de transport. Andropov connaissait cet endroit. C’était l’un des meilleurs hôtels de la ville, doté d’un casino et d’un toit panoramique, récemment acquis par le nouveau magnat de l’immobilier, Ludo Willys.
« Ils refusent toujours de se rendre ? grogna le commissaire.
– On dirait bien, répondit Scopuli. On ne peut même pas parlementer, ils tirent à vue dès qu’on s’approche trop près.
– C’est ce qu’on va voir. Poussez-vous ! »
Il s’empara d’un mégaphone et franchit le second cordon de sécurité. Ce faisant, il pénétrait dans l’enceinte de la place Saturnale, seul et à découvert. Aussitôt, deux agents munis de boucliers se précipitèrent pour le couvrir.
« Ohé, là-haut ! Ici le commissaire Jacob Andropov ! Cet immeuble est encerclé, et nous contrôlons les voies aériennes. Vous n’avez nulle part où fuir. Rendez-vous, ou nous donnerons l’assaut ! »
Pour toute réponse, on entendit une rafale de coups de feu, et des balles vinrent s’écraser contre les boucliers où elles se désagrégèrent en grésillant. Un tir d’intimidation, à n’en pas douter. Prudemment, Andropov fit marche arrière et regagna le couvert des véhicules. À côté de lui, l’inspectrice Scopuli prenait des nouvelles auprès d’un officier.
« Ils ont des otages, lui annonça-t-elle en serrant les dents. Le scanner a révélé la présence d’une dizaine d’enfants et d’une partie du personnel dans la suite panoramique du trente-neuvième. On va devoir se débrouiller pour évacuer les gamins avant de donner l’assaut.
– Grossière erreur, fit une voix grave dans leur dos. Les gosses sont armés jusqu’aux dents. Ce sont sûrement eux qui tiennent le personnel en otage. »
Les deux policiers se retournèrent à l’unisson pour découvrir le nouveau venu. Un grand type qui les dominait d’une tête, vêtu d’un long manteau de cuir noir. Les cheveux filasse, le nez tordu, un sourire étrange vissé sur sa trogne. Il s’avança vers le commissaire, ses yeux ambrés balayant la foule derrière le cordon.
« Feris Park, se présenta-t-il. J’arrive tout droit du bureau de Maz pour filer un coup de main. Quant à lui, pas besoin de faire les présentations, je crois ? »
À ses côtés, Arund Terk maugréa quelque-chose entre ses dents. Le colosse avait un air antipathique, et Jacob Andropov se réfugia instinctivement derrière sa subordonnée.
« Ne vous inquiétez pas, commissaire, Arund ne vous en veut pas pour sa nuit en cellule. Même si, d’après ce que j’ai compris, vous ne lui avez pas attribué votre meilleure couchette.
– On avait réclamé l’appui d’un commando militaire, grogna Scopuli. Que venez-vous faire ici, mercenaires ? »
Park la dévisagea. Une jeune femme, la trentaine, un visage quelconque et des cheveux blonds coupés au-dessus des épaules. Un mètre soixante à tout casser, pas vraiment le genre à impressionner. Pourtant, elle dégageait une autorité naturelle et une grande assurance. L’arme de service à sa hanche semblait bien entretenue. Le rabat de son étui était relevé et coincé dans la ceinture, de manière à dégainer plus vite en cas de besoin. De plus, son gilet pare-balles et le fusil semi-automatique dans son dos suggéraient qu’elle participait aux opérations. Un agent de terrain à l’évidence, contrairement à son supérieur.
« Et vous êtes ?
– Inspectrice Moïra Scopuli. C’est moi qui vais donner l’assaut sur cet immeuble avec mon unité.
– Alors permettez-moi de vous dire que vous allez garder vos bouledogues bien sagement en laisse, mademoiselle Scopuli, répondit Park. Parce que là-dedans, vous n’allez pas trouver deux ou trois camés avec un revolver, mais de véritables tueurs sans scrupules avec des armes lourdes. Vous avez vu ce qu’ils ont fait au Troquet des Parieurs. Ils ne vous épargneront pas.
– Mes hommes sont entraînés pour ce genre de travail, mercenaire, répliqua-t-elle. Je pense plutôt que les amateurs dans votre genre feraient mieux d’aller jouer ailleurs.
– Amateurs ? gronda Terk dans sa barbe. Dis, Feris, de qui elle parle, là ?
– À votre avis, graine de génie ? Vous en voyez beaucoup, des crétins snobinards affublés d’un chien de garde de trois mètres de haut ? Maintenant, dégagez de mon périmètre !
– Assez, Scopuli ! Et vous deux aussi ! Cessez de vous chamailler comme des gamins ! »
Le ton impérieux du commissaire coupa net la dispute. Tirant nerveusement des bouffées d’un cigare électronique, il arpentait le trottoir comme un lion en cage. Il s’arrêta et brandit son engin fumant en direction de Feris.
« Vous ! Le gouverneur Keltien vous a envoyé, n’est-ce pas ? Vous devez être un genre de spécialiste ? »
Le mercenaire grimaça.
« Disons plutôt qu’on a déjà affronté la Murcia une ou deux fois. Mes gars et moi, on sait à quoi s’en tenir.
– Très bien, alors on vous écoute. Scopuli, un seul mot pour l’interrompre et je vous envoie pendant dix ans à la surveillance spatiale sur Edona, c’est clair ? »
L’inspectrice se renfrogna mais ne broncha pas.
« Bien, dit Feris en se rapprochant d’eux. Pour commencer, observez la foule autour de vous. J’ai déjà repéré au moins trois individus armés qui ne font pas partie de la Sécurité Civile. Ils sont déployés à cinq, sept et onze heures. »
Moïra vérifia discrètement les positions indiquées. À présent, elle les voyait aussi. Un grand type appuyé négligemment contre une borne holographique, avec une crosse de fusil dissimulée dans la perche de son appareil photo. Un autre lascar au faciès peu engageant, qui gardait les yeux rivés dans leur direction. La forme caractéristique d’un pistolet mitrailleur se devinait sous son pull. Une femme, enfin, qui tentait maladroitement de cacher son appréhension, tandis qu’elle scrutait l’immense vaisseau de transport lourd qui manoeuvrait à quelques encablures de la Place Saturnale. Le réservoir à plasma d’un semi-automatique soulevait l’arrière de son imperméable au creux de ses reins.
Aussitôt, elle prit la mesure du danger. Dès qu’elle ordonnerait l’assaut, une fusillade éclaterait au milieu de la foule. Et à vue d’œil, plus de trois-cents curieux étaient venus s’entasser de chaque côté de la place.
« Merde ! jura-t-elle entre ses dents. Comment procède-t-on ?
– Il faut les neutraliser simultanément, conseilla Park. Si un seul d’entre eux nous voit approcher, ce sera le carnage. Avec votre autorisation, commissaire, mes Baltringues pourraient s’en occuper. Vos uniformes sont trop faciles à repérer. »
Andropov dévisagea Feris d’un air suspicieux. Il prit le temps de réfléchir, lissant ses moustaches trempées par la pluie.
« Pardonnez mon scepticisme, mais vous semblez bien les connaître. Qui me dit que vous n’êtes pas en train de nous inciter à faire une belle connerie ? »
Le mercenaire lui sourit de toutes ses dents.
« Honnêtement, commissaire, vous m’auriez déçu si vous n’aviez pas envisagé cette possibilité. Alors voilà ce qu’on va faire. Je vous propose un marché : vous me laissez vous raconter une petite histoire, jusqu’au bout, sans m’interrompre. Ensuite, si vous pensez toujours gérer la situation sans mon aide, je disparaîtrai et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. »
Le regard du commissaire passa alternativement de Feris à son inspectrice, puis s’attarda sur Arund Terk qui les observait en silence, immobile sous la pluie. Le dilemme qui faisait rage sous son crâne était facile à lire. D’un côté, un mercenaire recommandé par le général Keltien ; de l’autre, le risque d’une boucherie sous les caméras des journalistes. Une bavure que le chef de la Sécurité Civile ne pouvait pas se permettre.
« Allez-y, mercenaire. Soyez bref. »
Park acquiesça. D’un infime signe de tête, il transmit un signal invisible. À ses côtés, Terk fit un pas discret en arrière, se fondant dans l’ombre d’un blindé de la police avant de disparaître vers les cordons de sécurité. Andropov, trop accaparé par la menace des mafieux dans la foule, ne remarqua rien.
Feris s’avança d’un pas, réduisant la distance avec le commissaire pour capter toute son attention. Ses yeux mordorés brillaient sous l’orage.
« Il y a quatre ans, sur Lugori, la Murcia nous a fait exactement le même coup, commença-t-il d’une voix basse, presque confidentielle. L’un de leurs lieutenants les plus dangereux, un certain Paquito Gonzalez, s’était retranché dans un restaurant panoramique en prenant les clients en otage. Il menaçait de les exécuter si on ne libérait pas ses complices, arrêtés par la police la veille. Votre homologue, le divisionnaire Athal, a voulu la jouer gros bras au lieu d’écouter mes conseils.
– Je connais Julian Athal, l’interrompit Andropov d’un ton bourru. Le chancelier l’a démis de ses fonctions. Une énorme bavure.
– Non, c’était un piège, rectifia Feris en pointant un doigt vers le palace qui les surplombait. Le scan d’Athal avait détecté des silhouettes de petite taille dans la salle du restaurant. Il a cru à des gamins venus dîner avec leurs parents. Ses unités d’élite ont enfoncé les portes pour les mettre en sécurité. Sauf que ce n’étaient pas de simples enfants, commissaire. C’étaient des gringos, armés de fusils à pompe et lobotomisés par la Murcia pour faire le sale boulot. Ils ont accueilli la première vague de flics à bout portant. »
Moïra retint son souffle. Au-dessus d’eux, le grondement sourd des turbines du locomotor fit trembler les vitrines des magasins, accentuant la lourdeur de l’atmosphère. Elle voulut vérifier la position des suspects, mais la silhouette massive d’un blindé pivota, crachant un nuage de vapeur d’échappement qui, couplé à la pluie battante, masqua son champ de vision.
« Pendant que vos collègues se faisaient charcuter à l’intérieur, reprit Feris, le vrai plan de la Murcia s’est déclenché au sol. Ils avaient placé des complices dans la foule, exactement comme ici. Des civils en apparence. Dès que les premiers tirs ont retenti, ces types ont sorti des grenades à fragmentation et les ont balancées au milieu des familles venues observer le spectacle.
– Pourquoi faire une chose pareille ? murmura Scopuli, le visage blême.
– Pour créer le chaos, inspectrice. Pour saturer les fréquences des secours, et forcer les flics restés en bas à gérer le carnage, au lieu de monter en renfort. Et pendant ce temps, une autre équipe de la Murcia attaquait le centre de détention de la ville, pour faire sortir leurs lieutenants. Bilan : trente-sept morts, dont neuf flics et la propre fille de Julian Athal. Mon technicien a perdu la femme de sa vie, ce jour-là. Ils allaient se marier le mois suivant. La Murcia, quant à elle, s’est volatilisée. »
Feris se rapprocha encore d’Andropov, si près que le vieux briscard pouvait sentir l’odeur de café froid et de cuir mouillé qui émanait du mercenaire.
« Regardez cette foule, commissaire. Si vous donnez l’assaut maintenant, l’histoire se répète. Et c’est votre nom qui sera traîné dans la boue pour les cinquante prochaines années. »
Un silence pesant s’installa, seulement troublé par le clapotis de l’eau sur les carrosseries et le martèlement des bottes des agents qui émergeaient du locomotor. Andropov médita un instant, lissant sa moustache trempée. Enfin, il pointa l’embout de son cigare électronique contre la poitrine du mercenaire.
« C’est une histoire effrayante, je vous l’accorde. Mais rien ne prouve que vous et vos... Baltringues êtes capables de les affronter sans que ça ne vire au drame.
– C’est normal, commissaire, répondit Feris avec un sourire carnassier. Je ne cherchais pas à vous convaincre. En réalité, je gagnais du temps et j’occupais votre attention pendant que mes gars faisaient le ménage.
– Du temps ? »
Comprenant enfin qu’il s’était fait balader, Andropov pivota d’un bloc et balaya la place du regard.
« Eh, une minute ! Où est passé votre copain le géant ? »
Une exclamation étouffée retentit derrière le cordon de sécurité. Aussitôt, plusieurs agents épaulèrent leurs armes pour créer une ligne de défense. La foule s’écarta dans un mouvement de recul.
« Je suis là, commissaire ! » lança la voix de stentor de Terk.
Le colosse émergea de la pénombre, flanqué de Franz Anabellis – impeccable dans son costume trois-pièces malgré la pluie – et de Santiago DiStefano, qui traînait sa lourde combinaison de mécanaute d’un air las, un fusil à impulsion magnétique posé nonchalamment sur l’épaule. À eux trois, ils poussaient sans ménagement les suspects que Feris avait identifiés plus tôt. La femme à l’imperméable avait les mains entravées par des serflex, tandis que ses complices arboraient de méchantes ecchymoses sur le visage, signes d’une interpellation musclée. En voyant débouler ce groupe atypique, les policiers bloquèrent le passage et les mirent en joue. Andropov soupira et, d’un geste exaspéré, leur fit signe de baisser leurs armes. Sans un mot, Santiago s’avança et jeta un sac en toile à ses pieds. À l’intérieur se trouvaient les armes démontables des gangsters, ainsi que trois ceintures explosives.
« Jeu, set et match, annonça Terk en s’essuyant les mains sur son pantalon. Ils s’apprêtaient à faire un carton en mode kamikaze. Heureusement, Franz a désactivé leurs détonateurs à distance avec un brouilleur d’ondes. On les a cueillis par derrière pendant qu’ils s’acharnaient sur un bouton inutile.
– Alors, commissaire ? interrogea Feris en croisant les bras. Vous continuez à jouer les cow-boys, ou on décide de bosser ensemble ? »
Andropov fixa un bref instant les ceintures désamorcées, puis le visage tuméfié des suspects de la Murcia.
« Par l’Empereur... murmura-t-il d’une voix plus rauque qu’à l’accoutumée. Je commence à comprendre pourquoi le gouverneur Keltien vous a mis sur le coup. C’est d’accord. Nous allons collaborer. »
Feris s’inclina, un rictus amusé au coin des lèvres, savourant la capitulation du vieux flic. Il écarta les pans de son manteau tel un comédien saluant son public à l’issue d’une représentation.
« Vous n’y pensez pas, commissaire ! s’interposa Scopuli, les poings serrés sur son gilet pare-balles. Confier une opération de cette envergure à une bande de mercenaires ? Il y a cent quarante otages là-dedans !
– Justement, trancha Andropov d’un ton sec. Ces gars-là viennent de nous éviter une sacrée bavure. Il est hors de question de déplorer la moindre victime civile. Alors vous gardez le contrôle, mais si l’un de ces types vous donne un conseil, vous avez intérêt à l’appliquer fissa. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? »
Moïra jeta un regard noir à Feris. Ses narines frémirent d’indignation, mais elle se contenta d’un hochement de tête rigide.
« Si ça tourne au vinaigre, le prévint-elle à voix basse, je veillerai personnellement à ce que votre nom apparaisse tout en haut de la liste.
– Quel honneur, ricana Park. Ne vous fatiguez pas, inspectrice. Depuis Edidris, le rôle du coupable idéal m’est réservé d’office. Faites juste attention à bien orthographier mon nom sur le rapport, histoire qu’un pauvre type ne soit pas incarcéré à ma place. »
Scopuli ne cilla pas, mais une lueur d’écœurement s’alluma au fond de ses yeux noisette. Elle fixa le mercenaire comme s’il venait de profaner une tombe.
« Ne vous en faites pas, cracha-t-elle d’un ton glacial. Votre nom est sur toutes les lèvres depuis douze ans. On ne risque pas de vous rater. »
Feris ne trouva rien à redire. Pour la première fois depuis son arrivée sur la Place Saturnale, son sourire carnassier déserta son visage. Il inclina légèrement la tête vers Scopuli, à la manière d’un bretteur saluant une touche d’un adversaire qu’il n’aurait pas vue venir.
« Arund, Santiago, ordonna-t-il en se détournant d’elle. Conduisez les prisonniers dans le locomotor. Placez-les en cellule et veillez à ce qu’ils soient cuisinés rapidement. Commencez par Miss Trench-coat, elle m’a l’air du genre à craquer vite. On doit obtenir un maximum d’infos avant de donner l’assaut. »
Il se tourna vers Andropov et attendit, sourcils levés.
« Zakari ! aboya celui-ci en direction de sa ligne de défense. Accompagnez-les à bord pour vous assurer que le commandant leur ouvre l’accès aux cellules. Tenez-moi au courant des interrogatoires en temps réel. Exécution ! »
L’agent interpellé, un blondinet au visage grêlé par une dermatose irritante, s’écarta du rang comme s’il venait d’être réveillé en sursaut. D’une voix haut perchée, il indiqua aux deux Baltringues de le suivre.
Une fois le groupe éloigné, le commissaire pivota vers Feris, l’air soucieux.
« Bien. Vos hommes ont assuré nos arrières. Mais ça ne règle pas le problème principal : les preneurs d’otages à l’intérieur. Mes négociateurs n’arrivent à rien. Les mafieux refusent de parler et tirent sur tout ce qui bouge. On ne sait même pas ce qu’ils veulent.
– C’est parce qu'ils attendent le bon moment pour abattre leurs cartes, répondit Feris, le regard fixé sur les fenêtres sombres du trente-neuvième étage. La Murcia ne fait rien au hasard, commissaire. Si Julian Athal avait pris le temps de discuter sur Lugori au lieu de forcer les portes, la moitié de ses hommes seraient encore en vie. Il faut ouvrir un canal de communication direct et les faire parler. Franz pourra vous aider à stabiliser la liaison. En attendant... où est votre chef du déminage ?
– Nando Fores ? Au poste de commandement mobile. Il n’a détecté aucune trace d’explosif à proximité pour le moment.
– C’est bien ce qui me tracasse. Connaissant nos ennemis, votre agent Fores aurait dû voir ses scanners s’illuminer comme des guirlandes de Noël. S’il n’a rien trouvé, ça veut dire que la Murcia utilise une substance non conventionnelle.
– Ou alors, ils n’ont pas eu le temps de miner le palace, le coupa Moïra. Nous avons déployé nos forces en un temps record.
Le mercenaire hocha la tête d’un air grave.
– Non, inspectrice. Tout laisse à croire que leur opération sur Irotia a été préparée avec soin. Croyez-moi, ce bâtiment est bourré d’explosifs. Probablement reliés à des détecteurs de mouvement, si vous voulez mon avis. Ça expliquerait pourquoi ils tirent sans sommation dès qu’on approche. »
Le visage d’Andropov se décomposa. Tournant les talons, il fit signe aux mercenaires de le suivre. Moïra leur emboîta le pas d’un air sinistre. Ils contournèrent deux véhicules blindés et une citerne de mousse ignifuge, avant de se réfugier sous une immense tente de campagne grise dont le toit s’affaissait dangereusement sous le poids des poches d’eau gonflées par le déluge. En franchissant le rabat, Feris dut plisser les yeux. L’orage qui se rapprochait avait contraint les policiers à installer des projecteurs au gaz, dont la lumière pâle était nettement plus agressive que celle des modèles électriques. Elle se reflétait sur les écrans géants et les surfaces vertes holographiques, donnant l’impression de pénétrer à l’intérieur d’un jeu de miroirs stroboscopique. Une forte odeur de sueur, de tissu mouillé et de tabac froid le saisit à la gorge, renforcée par la promiscuité de la trentaine de personnes qui s’affairaient là dans une agitation fébrile. Ni le tonnerre qui grondait au loin, ni le vrombissement des moteurs du locomotor en stationnaire au-dessus d’eux ne parvenait à couvrir l’écho des conversations ou le grésillement des générateurs. Pourtant, dès l’instant où le divisionnaire montra le bout de sa moustache, le volume sonore diminua, comme étouffé par un immense tampon d’ouate. Plusieurs officiers tentèrent de l’apostropher au vol, mais Jacob Andropov les arrêta d’un geste. Il fendit l’espace comme un zippeur à l’heure de pointe, naviguant entre les câbles et les consoles pour rejoindre un petit homme rablé dont le visage avait dû être taillé dans un bloc de titane, tant les traits de sa mâchoire et l’arc de ses sourcils paraissaient secs et anguleux. Sa joue droite, elle, racontait une autre histoire : une plaque de peau tendue et lisse, vestige d’une brûlure ancienne, se dessinait comme un îlot glabre au milieu d’une barbe naissante, hirsute et négligée, qui s’arrêtait net à la lisière de la cicatrice. Feris nota son regard vif, ses pupilles dilatées, la décoloration caractéristique autour de ses narines et le frémissement qui agitait la commissure de ses lèvres. Ce type avait subi une chirurgie réparatrice et n’avait jamais réussi à décrocher de la poudre de brumande, utilisée autrefois pour améliorer l’élasticité des tissus après une greffe. Ses orbites creuses, son teint blafard et une sudation excessive confirmaient le diagnostic. Nando Fores devait être un putain d’expert pour qu’un mec aussi procédurier qu’Andropov le laisse travailler dans cet état.
« Nando, l’interpella le commissaire. Du nouveau sur tes relevés ? »
Du coin de l’œil, Feris vit Franz s’approcher d’un technicien pour établir une liaison sécurisée avec les preneurs d’otage.
« Rien du tout, patron. C’est incompréhensible. Les scans de densité montrent des anomalies dans les fondations du rez-de-chaussée et les premiers étages. Ça ressemble à du mortier de réparation, mais la structure moléculaire est trop dense. Pourtant, aucune trace d’explosif là-dedans : on dirait qu’ils se sont amusés à bétonner depuis hier soir, juste pour le plaisir. Novak pense qu’ils ont planqué quelque chose dans les piliers, mais l’intégrité de la structure semble bonne. S’il y avait un espace creux à l’intérieur, on s’en serait aperçu. »
Andropov se figea.
« Répète-moi ça. Une densité de mortier, mais qui ne correspond à aucun matériau de construction connu ?
– Affirmatif. Comme si le bâtiment avait des caillots dans les artères.
– C’est du Métastone M-9, lâcha le mercenaire d’une voix sourde. J’ai déjà vu cette saloperie sur Lugori. Il se coule à l’état liquide comme du mortier de chantier. Une fois durci, il reste complètement inerte tant que personne n’y injecte la bonne fréquence de résonance. Mais dès qu’on destabilise ses molécules, il déclenche une explosion thermobarique capable de pulvériser le blindage d’un locomotor.
– Par les cendres d’une étoile naine ! souffla Fores. Pas étonnant que mon scanner n’ait pas réagi. Il ne cherche pas la bonne signature. Je dois le recalibrer sur l’empreinte isotopique du composé plutôt que sur sa masse volumique. Le M-9 doit laisser une signature chimique identifiable, même figé dans sa forme inerte. Voyons voir... Si je me connecte dans la banque de données impériales... »
Il pianota à toute vitesse sur son terminal, les mains tremblantes.
« Combien de temps ? aboya Andropov.
– Un quart d’heure environ. Peut-être plus, s’il s’agit d’un brevet militaire déposé par l’armée. Je devrais également inclure les données de la Sécurité Civile lugorienne, au cas où cet explosif ne serait utilisé que par les mafias...
– Nous n’avons pas quinze minutes à perdre, trancha le commissaire. Je t’en donne cinq. En attendant, on ouvre le dialogue. Novak ? »
L’officier-technicien, en pleine conversation avec Franz, s’interrompit pour répondre à son chef. Moïra, elle, s'était déjà positionnée derrière eux, un terminal holographique à la main, pour analyser le contenu des échanges.
« La ligne est prête. Je bascule l’appel sur l’holotable centrale. »
L’appareil s’illumina d’une lueur bleutée, projetant une silhouette voilée de parasites visuels – un brouillage volontaire, sans doute pour dissimuler l’identité du correspondant ou le décor autour de lui. Une voix grave et posée s’éleva dans la tente, étrangement calme pour un homme retranché depuis des heures avec cent quarante otages.
« Commissaire Andropov. J’espérais qu’on finirait par se parler. »
L’homme marqua une pause, puis ajouta avec une note de sarcasme :
« Je vois que vous avez mobilisé l’artillerie lourde. Un locomotor... Vous me flattez. On pourrait croire que je vous effraie.
– Je ne crains pas les raclures de la Murcia dans votre genre. Vous êtes cernés. Libérez les otages et nous négocierons des conditions de détention plus clémentes. »
La silhouette laissa échapper un rire étouffé, déformé par le modulateur.
« Ne jouez pas à ça avec moi, commissaire. Je sais que Feris Park est à vos côtés. J’imagine qu’il vous a parlé de Julian Athal et de mes méthodes. Il adore raconter cette anecdote. Vous n’êtes pas en position de force, ici. »
Une goutte de sueur, que la chaleur sous la tente n'expliquait pas entièrement, perla sur la tempe du vieux flic. Feris fit un pas vers le transmetteur, ses yeux ambrés fixés sur l’image instable.
« Paquito Gonzalez. Je me disais aussi que cette odeur de lâcheté me rappelait quelque chose. » Il eut un rictus. « Y'a vraiment qu'un crétin comme toi pour se mettre dans des coups aussi foireux. On va vous cueillir comme des lapins.
– Toujours aussi charmant, Feris. Comment va ton nez, depuis la dernière fois ? Je te dois des excuses, tu sais. J’essayais d’améliorer ta sale trogne, mais je ne l’ai pas cassé du bon côté.
– Tu ne feras plus jamais de mal à personne, Paquito, intervint une autre voix. On va s’en assurer.
– Tiens, mais ne serait-ce pas ce bon vieux Franz Anabellis ? ricana le mafieux. Désolé pour ta fiancée, l’ami. Ces nouveaux fusils à plasma ont une gâchette tellement sensible... Comment s’appelait-elle, déjà ? Panathée ? Prométhée ?
– Galathée, grinça Franz en serrant les dents. Galathée Athal.
– On perd du temps, les coupa Moïra sans quitter l'hologramme des yeux. Gonzalez, transmettez vos exigences. Maintenant. »
Du coin de l'œil, Feris capta un infime raidissement chez Franz, immobile près de la console. Le scientifique des Baltringues contracta sa mâchoire et se mit à lisser le col de sa veste.
« Très bien, reprit Paquito en retrouvant son sérieux. Mes demandes sont simples et ne sont pas négociables. En échange de la vie de vos cent quarante citoyens, le gouverneur Maz Keltien présentera sa démission officielle, retransmise en direct sur les réseaux à vingt-deux heures précises. Des élections anticipées seront organisées avant le lancement de la campagne militaire. »
Il marqua une pause, puis ajouta avec un plaisir non dissimulé :
« Vous renverrez également les mercenaires chez eux. Les Baltringues n’ont rien à faire ici. Si je vois la tête de ce géant d’Arund Terk ou le costume de Franz traîner sur la place Saturnale, je balancerai des cadavres par les fenêtres. Enfin, j’exige qu’on me livre Feris Park. Nous avons une histoire de nez à régler, lui et moi. »
Le stylet de Moïra s’immobilisa au-dessus de son écran. Andropov, debout à côté d’elle, croisa les bras si fort qu’on entendit ses articulations craquer.
« C’est hors de question ! s’énerva-t-il.
– Vous n’êtes pas en position de négocier, commissaire. »
Le calme de Paquito ne vacilla pas d’un pouce.
« Toute tentative d’intrusion ou d’approche de vos hommes se soldera par l’anéantissement de cet immeuble. Le rez-de-chaussée et les cinq premiers étages sont truffés d’explosifs. Vous avez déjà dû vous en apercevoir, si vos démineurs font correctement leur travail. »
Tous les regards convergèrent vers Nando Fores. L’expert, penché sur le terminal de son scan, se figea net. Sur son écran, une cascade de rouge venait de recouvrir tout le bas de l’immeuble.
« Metastone M-9 », articula-t-il d’une voix blanche. « C’est confirmé. Il y en a partout. Avec une telle quantité, ils ont de quoi raser la Place Saturnale et toutes les habitations autour. »
Andropov ferma les paupières une seconde, comme pour encaisser le coup.
« Je vous laisse deux heures pour accéder à mes requêtes, conclut Paquito avec fermeté. Inutile de me recontacter. Je verrai le général Keltien en dir... »
Le mafieux s’interrompit net. Il y eut un grésillement, puis un bruit de lutte étouffée à travers le haut-parleur. Une voix plus jeune, aiguë et pleine de hargne, s’exclama soudain :
« Comment ça, t’as miné l’hôtel à l’explosif ? C’était pas prévu dans le plan, ça !
– Recule, gamin », siffla Paquito d’un ton impérieux. « C’est pas le moment d’en discuter.
– Oh que si, on va causer. Pourquoi t’as pas exigé ce putain de vaisseau ? Comment on va se barrer après la démission du vieux schnock, hein ?
– Ils ont fait venir un locomotor, Lasco. On ne pourra pas quitter la zone. Leur bouclier d’énergie va nous bloquer. »
Une détonation claqua dans le communicateur, suivie de deux autres. Andropov sursauta. La silhouette floue de Paquito Gonzalez s’écarta du champ de transmission, tandis qu’un corps inerte tombait devant l’objectif. La caméra trembla et bascula à son tour. Moïra porta la main à son arme par réflexe, sans personne à viser.
« Dégage, Paquito. Sinon, la prochaine fois, c’est toi qui reçois ces balles dans le buffet. »
Un silence bref, presque irréel, tomba sur la tente de commandement. Puis la nouvelle voix, tremblante de rage mal contenue, s’empara du canal. La paume d’une main apparut brièvement sur l’holotable et la caméra s’éleva dans les airs, révélant le visage juvénile d’un garçon de treize ou quatorze ans, les yeux écarquillés par l’adrénaline.
« Lasco Ramon ! hurla-t-il en crachant sur l’objectif. Retenez bien mon nom, bande de flics de mes deux ! C’est moi qui commande, maintenant !
– Du calme, Ramon, intervint Andropov d’une voix qu’il s’efforçait de rendre apaisante. Dites-nous ce que vous voulez.
– Tout ce que Paquito vous a demandé ! La démission du gouverneur, tout ! Mais je veux aussi une navette banalisée, dotée d’un mode de navigation furtive militaire, totalement intraçable ! Et je veux qu’elle soit parquée sur le quai d’alunage de l’hôtel avec un million de toscains d’or à l’intérieur ! »
Ramon reprit son souffle, un rire hystérique au fond de la gorge.
« Et c’est pas tout ! Je veux une lettre de grâce impériale à mon nom, signée par Utar Mogli en personne.
– Ramon, c’est impossible d’obtenir une grâce impériale en quelques heures... intervint Moïra.
– La ferme ! cria le terroriste. Rien n’est impossible si vous tenez à vos otages ! En échange, je promets de libérer tout le monde. Et je vous donnerai le véritable nom de notre chef, le Boucher de Lugori. J’ai pas envie qu’il vienne m’étriper à l’autre bout de la galaxie. »
Feris se tendit imperceptiblement à ces mots, ses yeux d’ambre se réduisant à une simple fente sous ses sourcils broussailleux. Le Boucher de Lugori... Il balaya l’assistance du regard, et lut le même frémissement d’inquiétude chez Franz, Moïra et Andropov. Seul Nando Fores resta de marbre. Les enjeux de cette prise d’otages venaient de changer radicalement. Obtenir l’arrestation du Boucher porterait à la Murcia un coup terrible, dont elle aurait du mal à se remettre. D’un autre côté, si leur célèbre padrón se cachait bel et bien derrière cette opération, les choses risquaient de ne pas être aussi simples. Juste avant que Lasco ne pète un câble, Paquito avait clairement sous-entendu qu’il ne prévoyait pas d’échappatoire. Le plan du Boucher, quel qu’il soit, impliquait le sacrifice de ses hommes.
« Il est dix-neuf heures trente, conclut Lasco d’un ton glacial. Je veux des nouvelles toutes les trente minutes pour me dire où en sont mes demandes. Au moindre retard, je descends un otage et je le balance par une fenêtre. C’est clair ? »
La communication fut coupée brutalement, replongeant les occupants de la tente dans un silence de mort. Andropov laissa retomber ses bras, le visage blême, tandis que le chronomètre holographique de la console commençait son implacable décompte.
« Votre avis, mercenaire ? » interrogea Andropov en se tournant vers Feris.
Celui-ci soupira en se massant les paupières.
« Le jeune Lasco est dangereux, répondit-il après un instant de réflexion. Il est à cran, pour ne pas dire instable. Mais il a l’air décidé à sortir de cette souricière en vie. Pour Paquito, c’est une autre histoire. J’ai l’impression qu’il avait prévu dès le départ de déclencher l’explosion. Ce serait cohérent avec la présence des kamikazes dans la foule. Pour l’instant, Ramon a pris les commandes, ce qui nous laisse un sursis de quelques minutes. Mais connaissant Paquito, il est déjà parti rassembler ses gars dans l’immeuble pour reprendre le contrôle.
– Ce qui signifie qu’une fusillade va éclater au milieu des otages, compléta Moïra d’une voix blême.
– Oui. Et si Paquito l’emporte, il appliquera le plan du Boucher à la lettre. Commissaire, il faut évacuer les résidents civils et les mettre à l’abri dans le locomotor.
– Pourquoi ne pas les transporter vers un autre quartier du centre-ville ?
– Vous n’aurez pas le temps. Rassemblez tout le monde dans votre vaisseau et déployez le bouclier d’énergie à pleine puissance. S’ils décident de raser la Place Saturnale, nous aurons au moins protégé les habitants. »