« L’éruption et les multiples tremblements de terre ont causé de très nombreux dégâts. Mais la situation semble plus critique encore que ce qui avait été rapporté par les secours. »
« Un phénomène inexplicable rend la zone particulièrement dangereuse. Un portail donnant sur ce qui ressemble à l’enfer s’est ouvert et des créatures démoniaques en sont sorties. Elles sèment la terreur. »
« Un mur gigantesque doté de la meilleure technologie a été refermé autour de la zone après évacuation des civils pour assurer la sécurité de la population. Désormais, plus rien ne rentre, plus rien ne sort. »
— Mais… c’est pas là-bas qu’il est, papa ?
Sa mère, hypnotisée par l’écran de télévision, se contenta de hocher la tête, la gorge serrée.
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quelques mois plus tard…
Le cri des sirènes retentit dans l’obscurité. Chris se réveilla en sursaut. Elle papillonna des yeux et se leva tant bien que mal. Un vertige insistant la rendait maladroite. Elle n’avait dormi que deux heures…
Sa tenue de la Brigade était prête à être enfilée, disposée de la manière la plus pratique possible, juste à côté du lit. Elle la revêtit avec des gestes mécaniques et en un temps record. Elle entendit la porte à l’étage s’ouvrir. Aussi rapide soit-elle, elle avait encore plusieurs secondes de retard sur son mentor.
— Chris !
— Je suis là, dit-elle en surgissant de la chambre.
La tête penchée sur le côté, elle attachait tant bien que mal son épaisse chevelure blonde en désordre avec un élastique. Elle grimaça en attrapant son sac à dos à ses pieds. Les exercices de la veille lui avaient rompu le corps. Elle ne se plaignit pas et rejoignit Tony en courant.
Dehors, il faisait nuit, pourtant les rues n’étaient pas désertes. Les sirènes retentissaient d’un bout à l’autre de la vallée. Hommes et femmes qui se trouvaient encore à l’extérieur rassemblaient leurs affaires, les tables d’une terrasse, rentraient les bêtes, avant de se calfeutrer dans les maisons. Toutes les lumières s’éteignaient, les volets se fermaient, les ouvertures se barricadaient. Chaque seconde qui s’écoulait faisait de plus en plus passer la ville pour un lieu abandonné.
— Heureusement qu’on s’est couché tôt, ironisa Tony alors qu’ils couraient.
— À ce stade, on aurait peut-être mieux fait de ne pas dormir, répondit-elle.
— Tu le vois ?
Elle chercha autour d’elle, encore occupée à lutter contre ses cheveux. Elle observa au loin les pentes du volcan. Une mince fumée s’échappait de son cratère. Elle promena son regard le long des premières maisons. Un reflet attira son attention.
— Là-bas !
— Tu serais un peu plus rapide, ce serait parfait, dit-il avec un léger sourire. Strada va bien devoir reconnaitre que tu es prête.
— Je ne vais pas lui laisser le choix.
— Bien dit !
Ils se dirigèrent vers le scintillement. Ils habitaient trop loin pour se rendre sur place les premiers. Tony affirmait que c’était mieux parce qu’ils étaient juchés sur une colline qui leur donnait une vue idéale sur les environs et leur permettait de remarquer les auras bien avant tout le monde. En attendant, ils étaient obligés de parcourir tout le chemin à pied jusqu’à l’émanation.
Chris et Tony couraient depuis presque un quart d’heure, les sirènes venaient de s’éteindre, plus personne ne devait trainer dehors. Le sol se mit à trembler. Chris fléchit les jambes comme à l’entrainement pour garder l’équilibre sans perdre de vitesse. Le scintillement s’amplifiait et se métamorphosait.
Une sorte de tunnel en cristal, orange comme de la lave, flottait dans le ciel comme s’il ne restait plus rien du bâtiment futuriste construit tout autour.
Aux pieds de cet étrange phénomène, toute la Brigade, soit une vingtaine d’hommes et de femmes dans le même uniforme bleu marine et noir s’activaient en bas. Ils plaçaient la plate-forme élévatrice qui leur permettrait d’y accéder.
Un colosse se démarqua parmi le petit groupe. Poings sur les hanches, il les observait en plissant les yeux, les détaillant de la tête aux pieds.
— Hop, hop, hop, on y va ! dit-il d’une voix grave et puissante. Juste à l’heure, mais pas en avance non plus.
Tony et Chris le saluèrent et s’arrêtèrent juste devant le monte-charge. Ils firent glisser leur sac de leur dos pour en sortir leurs instruments de travail : un pistolet en plastique qui se logea dans le holster, des bandeaux infrarouges qu’ils laissèrent pendre autour de leur cou et des gants assez fins pour ne pas gêner leur mouvement tout en les protégeant d’éventuelles brûlures. Derrière eux, plusieurs membres de la Brigade se rapprochèrent en pointant leurs armes sur le tunnel de cristal.
— Tes cheveux sont mal attachés, la bleue, remarqua Strada. Ils vont prendre feu.
— Ça ira, répondit Tony. On ne reste pas assez là-dedans pour ça. Prête ?
— Prête, répéta Chris.
Sur son poignet gauche, elle venait de découvrir un dispositif métallique lourd qu’elle s’habituait tout juste à porter : son grappin. Elle visa avec la pointe qui jusque là avait été encapuchonnée dans la manche, droit vers l’aura.
— C’est parti mon kiki ! s’exclama le chef.
Chris appuya sur la gâchette. La pointe s’élança à toute vitesse entrainant avec elle un filin robuste et fin qui se ficha dans le plafond du tunnel qui flottait dans les airs. Elle connaissait le timing par cœur. Elle l’avait répété sans relâche. Elle sauta. Le mécanisme tira brutalement son bras et en une seconde elle atterrit déjà en haut. Elle n’avait plus aussi mal qu’au début quand ils l’utilisaient, mais la première fois, ça lui avait déboité l’épaule. Elle entendit des rires en bas, puis le chef Strada et sa grosse voix :
— Moi ? Sexiste ? Jamais. Je suis un gentleman !
— Ils sont de bonne humeur, commenta Tony qui se remettait à courir.
— Ça les aide à se réveiller.
— Je doute qu’ils se soient déjà couchés.
Les pas résonnaient bizarrement sur la surface cristallisée, comme s’ils tapaient des pieds à l’intérieur d’une immense bouteille de vin. À travers la structure, Chris voyait le monde dehors. Le volcan crachait des volutes de fumée et la lueur rouge à son sommet promettait des coulées de lave proches et un beau spectacle pyrotechnique. La ville en dessous s’étendait sur des kilomètres, les premières maisons comme encastrées dans la roche, prisonnières des toutes premières avalanches de magma. Plus de lumière nulle part, tout était calme et silencieux. Les murs cristallisés coloraient les rues de longues trainées jaunes et orange.
Le pas de Tony ralentit. Chris l’imita tandis qu’ils approchaient du fond du tunnel. Fermant l’extrémité, une porte étrange, qui semblait faite d’un liquide bleu, était constellée d’étoiles minuscules, à peine scintillantes. Tony et Chris remontèrent de leur col leur système optique, gadget compliqué qui leur donnait l’air de porter des bandeaux aveuglants autour de la tête. Celui de Chris se coinça dans ses cheveux. Elle dut prendre une seconde pour retirer une mèche rebelle de la batterie près de la nuque et une autre qui gênait un capteur sur le front. Ils dégainèrent leurs pistolets, deux armes en plastique qui ressemblaient à s’y méprendre au light gun de Nintendo. Ceux-là n’étaient pas des jouets. Chris le brandit en direction de la porte tandis que son mentor s’avançait à pas prudent. Il eut comme toujours un bref temps d’arrêt juste devant, puis pénétra la frontière opaque, sa main gauche serrée en poing, tendue derrière lui. Au bout de quelques secondes, alors qu’il ne restait plus que ses doigts visibles, le pouce se leva vers le haut avant de disparaitre à l’intérieur.