La première fois que j’ouvre les yeux, il fait chaud, trop chaud. Je n’ai qu’une envie, me rendormir. Et ça ne tarde pas à se produire.
La deuxième fois, l’odeur de cannelle me tire de mes rêves et je me sens trop curieux pour retourner somnoler. Je me rends alors compte des sons autour de moi. J’entends une mélodie à base de clochettes, le bruit du papier découpé et plié, des marteaux et des scies, des cuillères sur des bols… Cette fois, je n’y tiens plus, j’ouvre les yeux et découvre, émerveillé, le plus magique des ateliers, celui où sont préparés les cadeaux de Noël. Les guirlandes qui le décorent scintillent d’excitation, les bougies illuminent les rayonnages de matériaux, des marionnettes rient et chahutent sur les chaines de montage tandis que des fées brodent des peluches et peignent des jouets.
— Allez hop ! Tout le monde debout, c’est l’heure ! J’ai besoin de ma plaque de cuisson ! s’écrie un lutin au nez si gros qu’on voit à peine ses yeux.
Je me lève, maladroit, je peine à me décoller de ma feuille de papier sulfurisé. Plein de frères et sœurs comme moi découvrent le début de leur existence, nous allons travailler pour le père Noël, tous ensemble !
D’ailleurs, je l’aperçois, l’immense monsieur qui lit des lettres et se creuse les méninges pour trouver le meilleur moyen de répondre aux exigences… j’ai toujours été un grand fan de cet homme. Enfin… je suis né il n’y a que quelques minutes, mais ça n’empêche pas.
Alors que nous faisons nos premiers pas, je ne quitte pas mon idole des yeux. Je vois qu’il pose les lettres selon des piles bien droites. La première est prise en charge par le lutin de l’atelier, la seconde par une sorte de petit gobelin grincheux. Tout à coup, le père Noël crée une troisième pile, et presque aussitôt, un soldat de bois récupère la lettre qui n’est pas comme les autres et se dirige vers nous.
— Pains d’épices ! Nous avons une mission de la plus haute importance ! clame-t-il de sa voix boisée et autoritaire. Qui d’entre vous se sent l’âme d’un héros ?
Nous nous entreregardons d’un air perplexe, nous sommes trop frais pour être sûrs de bien comprendre ce qu’il nous demande. De l’héroïsme ? L’un de mes frères à la sagesse de chercher s’il en a dans ses poches, mais il découvre alors qu’il n’en possède pas.
— Je vois que vous n’avez pas encore bien refroidi, mais mes amis, il va être temps de vous secouer ! Votre travail consiste à sauver les Noëls perdus. C’est une mission d’une importance capitale. Certaines familles rencontrent de terribles problèmes. Seule une unité d’élite peut parvenir à régler des situations de ce genre, et les élites, c’est vous, dit-il avec fierté. Vous êtes la crème de l’atelier, les épices de la vie, le sucre du bonheur. Vous avez été cuisiné avec tout ce qu’il convient d’amour et de bienveillance, c’est pourquoi il vous incombe d’offrir vos talents à ceux qui en ont le plus besoin. Un volontaire ?
Si c’est du sucre qu’il faut, moi, j’en ai plein. Alors sans hésiter, je lève la main.
— Splendide. Approche, approche, laisse-moi t’observer… Mmh… oui, tu es parfait, absolument parfait. Je suis sûr que tu feras des merveilles.
Devant mon air fier, mais perturbé, il ajoute :
— Ah, tes objectifs. Passe le portail, découvre la maison. Tu vas voir, rien ne sera prêt. Trouve la meilleure manière de réparer l’esprit de Noël et surtout, surtout, détermine le cadeau idéal qui apportera félicité et bonheur. Bon courage, confiserie ! Que la douceur soit avec toi !
Un portail en sucre d’orge s’illumine non loin et des flèches en guimauve tourbillonnent pour me guider vers le centre. Sans hésiter, je pars à la rencontre de mon destin. Sucre, bonheur et joie, ce sont des qualités qui me correspondent à merveille. Je m’élance et patauge dans de la barbe à papa jusqu’à tomber sur le plan de travail d’une cuisine plongée dans la pénombre.
Le contraste entre cet endroit et l’effervescence de l’atelier est saisissant. Tout est silencieux. Il fait sombre. Dehors, il pleut. J’entends une femme qui pleure dans la nuit. Les seules odeurs que je perçois sont celles de la vaisselle sale dans l’évier et d’un détergent abandonné dans un coin. Je me sens aussitôt triste et perturbé.
Même si ça me fait un peu peur, je dois comprendre ce qu’il se passe, alors j’évalue mon environnement. Première anomalie, je ne vois de sapin nulle part. Ensuite, pas de décorations, ni de rouges, ni de vertes, ni dorées, rien. Comme si ça ne suffisait pas, aucune trace de préparatifs d’aucune sorte. Cette maison…
Bon sang, c’est même difficile à imaginer. Mais…
Personne ici ne compte célébrer Noël.
Ce constat me glace d’effroi. Qu’est-ce qui peut bien justifier une situation pareille ? Je suis né de la dernière fournée, oui, mais je sais quand même que personne de sensé ne peut décemment refuser de célébrer la fête de la joie et du partage !
J’inspire profondément et me lance. Je saute du plan de travail, glisse le long d’un torchon qui se décroche de la poignée du four et tombe sur le sol, emmitouflé dans le tissu. Je ne maitrise pas encore bien mon petit corps gourmand.
Maintenant par terre, je commence à suivre le chemin des pleurs. C’est ainsi que je découvre son origine. Il s’agit d’une femme, assise à un bureau, le visage entre les bras, perdue dans un chagrin que rien ne semble pouvoir apaiser. J’ai tant de peine pour elle que je renifle un peu de cannelle et essuie du sucre d’orge qui perle sous mes yeux.
Je m’approche, prudent. Je ne sais pas comment elle pourrait réagir en me voyant, mais comme elle ne me remarque pas, je m’enhardis et escalade la bibliothèque à côté pour atteindre le plateau du bureau. J’aperçois sur une étagère seize livres alignés, placés là comme des trophées. Mmh… j’ai peut-être un indice sur ce qu’il faut lui trouver comme cadeau de Noël.
Il y a aussi un bel ordinateur, quelques bougies. Et là-bas, des stylos, des feuilles, des milliers de mots rédigés sur des pages remisées depuis longtemps. Je vois, je commence à avoir des idées.
Je remarque soudain un boitier à côté de l’ordinateur. Il est noir, assez grand pour me faire une jolie scène sur laquelle danser. Il est décoré d’une gravure, sur le coup je pense au dessin d’une chantilly un peu ronde, mais en réfléchissant, je comprends qu’il s’agit du symbole de la connaissance, le cerveau.
La femme éplorée relève brusquement la tête quand je m’approche du boitier. Elle me voit et panique.
— Tout va bien ! dis-je en lui faisant de grands signes. Je ne suis qu’un bonhomme de pain d’épice !
Mais elle crie et fond sur moi. Je recule, et maladroit, je pousse le petit boitier noir qui glisse dans l’interstice entre le mur et le bureau, là où pendouillent tous les fils. Elle hurle tandis que la boite claque sur le sol dans un bruit de verre brisé.
— Non ! Non, non, non, non, non !
Elle se précipite sous le bureau et sert le boitier contre elle.
— Mon disque dur, ma créativité, mes rêves, non !
Elle le secoue près de son oreille, nous entendons tous les deux le son des composants en miettes à l’intérieur. Oups, je crois que j’ai tout raté. Première mission, premier échec monumental. Elle pleure de plus belle en serrant son boitier contre elle. Qu’est-ce que je vais dire au père Noël ?
Je me cache, effrayé. Mes pensées sont confuses. Qu’est-ce que je vais faire ? J’ai brisé quelque chose qui semblait si important pour elle, j’ai réussi à la rendre plus malheureuse encore. Comment réparer mes bêtises ? Je songe à demander à ce qu’on lui offre un autre petit boitier, mais… sans doute est-ce mon instinct, je sens que je n’ai pas la bonne réponse. Elle pleurait déjà quand il était indemne. Lui en trouver un autre ne sauvera pas son Noël. Alors quoi ?
Je la regarde partir, inquiet. Elle range son trésor brisé dans son sac et quitte la maison. Je suis le pire pain d’épice de l’univers… je vais décevoir tout le monde.
Dans la confusion, je me rends compte que j’ai poussé la souris. L’ordinateur s’est allumé. L’écran éclaire la pièce. Mon ombre s’étale sur le bureau ainsi que le sucre qui s’est envolé quand j’ai chuté contre le boitier.
Je lis des messages qui s’affichent, je laisse mon regard se poser sur les objets, les feuilles, les crayons, les livres, je reviens sur les notifications, puis sur les livres de l’étagère…
Seize tomes. Là, sur l’ordinateur… les gens parlent de ces seize ouvrages. Et pas en bien…
Les éléments se mettent en place et tout à coup, je comprends.
Je ne suis pas là pour faire plaisir à cette femme. Je ne suis pas là pour deviner son plus grand souhait. Je suis là pour sauver Noël. Je sais ce que j’ai à faire, et je sais aussi comment le faire.
Dans quelques heures, quand elle rentrera à la maison, son boitier brisé serré contre son cœur meurtri, elle trouvera du feu dans la cheminée, alimenté par treize livres. Elle va sans doute beaucoup pleurer. Mais je sais ce que je fais.
Elle remarquera peut-être l’adorable minuscule sapin de Noël en papier que j’ai créé et installé sur la table basse devant la cheminée. Si elle ne le voit pas le soir, alors elle ne pourra pas le manquer le lendemain matin, car un cadeau aura été déposé juste à côté, un cadeau lourd et précieux, un cadeau pour tout réparer.
Elle devra aussi nettoyer de nombreuses traces de sucre et de beurre salé que j’ai laissé un peu partout, je ne suis qu’un petit bonhomme, pour accomplir tout ça, j’ai beaucoup transpiré. D’ailleurs, minuit approche, je sens bien que j’ai tout donné, mon corps s’engourdit, je dois mettre la touche finale, le point d’orgue à ma courte et magnifique vie : la lettre au père Noël. Nul besoin de l’envoyer, elle sera sur le bureau de mon idole à peine achevée.
Alors demain, quand elle ouvrira son cadeau, elle trouvera mon message, j’ai demandé au père Noël de l’écrire et de le glisser dans le rouleau de sa future machine à écrire.
Elle le lira tout en croquant distraitement le bonhomme de pain d’épice endormi à côté du sapin, laissé là pour lui transmettre tout l’amour et la bienveillance avec laquelle il a été cuisiné.
« Ta créativité, tes rêves, ne sont pas sur un disque dur. Ils sont dans le travail que tu as peur d’affronter.
Joyeux Noël ! »