Cette journée sera parfaite.
Cesserais-je un jour de me répéter cela en avalant les marches escamotables du train le matin ?
Il fait froid, tout me pique, rien ne va.
Un jour parmi d’autres.
Je m’installe sur la première banquette libre. Pour éviter les wagons bondés, j’ai pris le parti de commencer plus tard ma journée de travail. Depuis, je finis également plus tard… On ne peut pas tout avoir.
Tiens, Madame Parfaite.
Depuis mon changement d’horaire, je ne la croisais plus. Le train nous transforme de parfaits inconnus en habitués que l’on croise plus souvent que nos proches les plus intimes. Le prof et ses copies étalées sur un coin de tablette. L’ado aux oreilles débordantes de notes criardes. La bouche exubérante qui déballe sa vie dans de longs appels téléphoniques, appareil à l’horizontal. Adolescentes gloussantes, adolescents bruyants. Ceux qui sont vieux. Ceux qui s’excusent, ceux qui bousculent, ceux qui râlent, ceux qui suent, ceux qui sentent. Celui avec son chien. Celle au regard perdu. Celui qui lit tout le temps. Celle qui dort. Ceux qui grignotent et t’écœurent. Ceux qui grignotent et t’affament. Et tant d’autres. Le train…
Madame Parfaite, j’ai toujours bien aimé tomber sur elle. Je la déteste. Je l’adore. Je l’envie. Ce corps, cette élégance perpétuelle. C’est la femme que je veux être. Celle que je ne suis pas. J’en suis à l’opposé. Toujours chiffonnée. Terne. Avachie. Je suis la tache du train. Les mauvais jours. Le reste du temps, je suis moi aussi celle qui lit. Parfois, je suis celle au regard perdu. Je mets un point d’honneur à ne jamais être celle qui téléphone.
Eeeeeet… terminus ! On descend !
*
Mon téléphone sonne. Impossible de décrocher, je suis dans le train.
Merde.
Je colle l’appareil à mon oreille pour entendre le message laissé sur ma boite vocale. Dur de retenir mes larmes. Dur d’être celle qui pleure. Encore. C’est la troisième fois que ça m’arrive ce mois-ci. Enfin, je suis discrète. Déjà, tout est épongé. Peut-être devrais-je revenir à mon horaire d’antan. Dans la foule compacte du matin, prendre de la distance sera plus facile. Et les fuites se noieront dans la masse.
*
Quelle idée stupide.
Me voici debout, au cœur de l’allée. Plus de place assise. Encore trente-deux minutes de supplice. Je suis celle qui grince des dents, la sombre, la morose. La semaine prochaine, je reviens à mon détestable horaire, celui qui me fait rentrer plus tard, celui qui dépouille le train.
*
— Chères voyageuses, chers voyageurs, je vous souhaite une belle et heureuse nouvelle année accompagnée d’une excellente santé !
Ce matin, je suis celle qui prend des notes dans son petit carnet. Je fais un bilan. Je suis en cela le conseil de ma thérapeute. Je liste tout ce que j’ai porté, entrepris et concrétisé au cours des trois dernières années. Il faut admettre qu’elle a raison. Il est normal que je sois épuisée. Il y a bien trop de pages remplies. Pourtant, je suis loin d’avoir terminé.
*
Je suis celle qui regarde par la fenêtre. C’est magnifique. Un bleu enfumé recouvre les champs et les arbres. Le ciel s’étire en roses, en mauves… Un nuancier de douceurs. Une palette d’espoirs. Encadré par la fenêtre du train. Je l’accueille comme un cadeau.
Merci à toi, la vie. Je t’aime.
Ces dernières années ont été rudes. J’ai rempli presque trois petits carnets. Puis je les ai lus. Pas seule, épaulée par l’écoute attentive de ma thérapeute. Elle m’a même invitée à ajouter quelques lignes à cette trop longue liste. J’ai fait tout cela. Tout cela a été fait. Cela est passé. Je me suis remerciée. Puis j’ai tout brûlé. Je me suis faite sorcière. J’ai dit adieu.
Je me sens sourire.
Je voudrais garder ce paysage. Et si je prenais des cours de peinture ? Je pourrais peut-être me renseigner pour réduire ma charge de travail… Je récupèrerais un jour en semaine, trouverais un cours…
Je souris un peu plus. Ce projet me plait. Je me sens légère. Enfin.
— Excusez-moi…
La voix est douce. Je quitte à contrecœur le paysage.
Tient, la passagère parfaite.
Elle semble… décomposée. Que lui arrive-t-il ? Aurait-elle un problème ? Mon âme légère dépasse la respectueuse retenue qu’elle m’inspire et je lui adresse la parole d’une voix posée.
— Je peux vous aider ?
Elle s’empourpre. Mais pourquoi donc ? Aurait-elle une bouffée de chaleur ? Je connais. La faute aux hormones ; c’est incontrôlable, détestable. Mais c’est là un problème inconnu des êtres parfaits. Je la vois entrouvrir les lèvres. Je réalise que je me suis penchée, prête à cueillir ses mots qui tardent à sortir, désireuse de comprendre pourquoi cet être supérieur semble désemparé. Mais elle les scelle. Jolies, d’ailleurs, ces lèvres. Tendrement rosées. Ciselées, ourlées. Sans la moindre trace de maquillage. Celle du dessous se met à trembler. Puis la parfaite passagère claque un carnet sur la tablette qui nous sépare. Elle se lève tout de suite après. Le train s’ébranle et elle fuit par les portes qui se sont ouvertes, fuit sur le quai, en courant. Le train repart.
Qu’est-ce que…
Il n’y a personne dans le wagon hormis une jeunette qui relit des notes de cours, un énorme casque pailleté sur les oreilles. Elle est dos à moi, deux rangées plus loin. J’observe l’intru abandonné sur la tablette. Format A5, couverture souple en cuir noir, papier épais. Bien sûr, je l’ouvre.
Mais…
Je me vois. Silhouette reconnaissable née de lignes et de taches sépia. Je tourne la page. Encore moi. En crayonné cette fois. Je tourne une autre page. Toujours moi. En pastel. En acrylique. En aquarelle… Moi. Moi. Moi…
Pourquoi ?
*
Je la guette. Chaque jour. Dans le train du matin. Celui du soir. Cela fait bientôt deux semaines. Le carnet ne quitte pas mon sac. Je m’empêche de trop y penser. Les interprétations apportent rarement du bon. J’ai repéré un cours de peinture à seulement vingt minutes à pied de chez moi. Mon premier cours aura lieu demain. J’ai hâte. La direction a spontanément approuvé ma demande pour passer à trois-quarts temps. Le sentiment de légèreté perdure. Je suis celle qui sourit dans le train.
— Excusez-moi, cette place est libre ?
La voix est douce. Je me tourne vers elle, étonnée ; le compartiment est pratiquement désert.
Oh !
C’est elle. Je fais signe que oui. S’enfuira-t-elle encore si je lui adresse la parole ? Est-ce de l’hésitation sur son visage crispé ? Elle finit par s’asseoir. Si élégamment… Est-ce inné ou est-ce que cela s’apprend ? Si oui, je veux apprendre.
Elle ne dit rien. Je dirais même qu’elle m’évite.
Bon.
J’attrape mon sac à dos, l’ouvre et extirpe le carnet de sa bouche béante. Je la jauge. Aucune réaction… Je dépose la souple couverture sur la tablette. Elle pince ses lèvres rosées. Je la vois déglutir.
Qu’est-ce que je pourrais bien dire ?
C’est que…, j’ai envie de comprendre.
— Pourquoi ?
J’ai tenté d’entremêler le doux et le neutre. Je me demande si l’accord est réussi. Le train vient de s’arrêter, elle est toujours là ; le ton devait être bon. Elle finit par me regarder. Je plonge dans ses yeux. Deux Noisettes. Pailletées. Cette fois, c’est moi qui déglutis.
Ridicule.
Elle reste muette. Je me répète.
— Pourquoi ?
Elle humecte ses lèvres. Je m’empêche de me pencher en avant. L’image d’une biche s’impose à moi. Je me dis qu’un rien la ferait fuir.
— Je…
Sa voix n’est qu’un murmure.
Et zut.
Je me penche. Elle ne bouge pas.
— Je ?
— Vous…
— Moi ?
— Oui.
Cet échange n’a ni queue ni tête.
Je fronce les sourcils, comme je sais si bien le faire. Et je la vois rire. Se détendre. Rougir. Puis elle m’offre sa deuxième phrase complète.
— Vous êtes parfaite.
…
À un moment, je réalise que j’ai oublié de respirer. Je déglutis… Elle est toujours là. Moi aussi. Je pense d’ailleurs que je viens de manquer mon arrêt.
— P… pardon ?
Ce qu’elle vient de me dire, là, c’est un comble. S’il y a bien une passagère que jamais je n’ai incarné, c’est celle-là. Elle se répète. Elle me le répète. Que je suis parfaite. Puis elle pose une main joliment manucurée sur le carnet et elle me déroule tout, sa vie, moi qui y entre, moi qu’elle observe, moi qui l’inspire, moi qu’elle dessine, moi qu’elle guette, moi qui lui manque, moi qu’elle retrouve un jour où elle avait manqué son train du matin, moi qu’elle s’implore d’aborder, moi, moi, moi.
Sa main bouge avec grâce vers la poche de son manteau puis revient déposer un papier ligné, plié en deux, sur la couverture souple en cuir noir. Elle me demande si j’accepterais d’aller boire un verre une après-midi, pour se découvrir, voir si… voir si. Elle précise et insiste que si je ne suis pas intéressée, elle n’insistera pas. Elle peut reprendre le train précédant le mien, ainsi l’on ne se recroiserait plus.
Je reste sans voix. Elle est la passagère parfaite. Elle… Je…
— C’est mon arrêt. Je vais descendre.
Elle hoche son délicat menton pour prendre congé. Elle a tout laissé sur la tablette. Le carnet. Le papier. Quand les portes du train se referment, je m’empresse d’attraper celui-ci et le déplie. Mes doigts tremblent. Les chiffres tracés à mon intention sont tout en rondeur. Je plonge dans la bouche ouverte de mon sac pour en ressortir munie de mon portable. Je le déverrouille, fébrile. Je lui écris un message dans l’instant. Une biche, ça s’enfuit vite, et loin. Je propose un jour, une heure, rien d’autre. Elle me répond. Un oui, avec des étoiles.
Je souris.
Merci à toi, la vie. Je t’aime.
*