12 Décembre
Chaque jour est plus court que le précédent. Il est seulement dix-sept heures et déjà, la lumière des lampadaires est nécessaire pour évoluer dans l’obscurité. Je garde les mains sur les freins, les yeux rivés sur la piste cyclable, je bouge mes doigts sur le guidon pour repousser le froid. Je préfère la douleur de ces mouvements au lent engourdissement de mes sensations. Depuis ce matin, de petits flocons fendent le ciel gris puis noir pour former une fine couche de neige sur le sol glacé. C’est beau, mais je les préfère à ma fenêtre car ils me tombent sur le visage, les yeux. J’ai tiré ma capuche au maximum mais quelques-uns parviennent à se frayer un chemin jusqu’à ma peau.
Je dévale la pente après Kuntotie, je me sens léger et rapide alors que je ne dois être qu’à 20 km/h. Je traverse un sentier à travers pins, seule partie boisée de mon trajet jusqu’à la ville. Je freine à chaque tournant, connaissant chacun des pièges de cette route que j’emprunte deux fois par jour. Il n’y a rien de pire que le tunnel en bas de la descente, où la neige fond quand la température passe les -5, j’y ai dérapé des dizaines de fois. Sans jamais chuter toutefois.
Puis je me dresse droit pour appuyer plus fort sur les pédales. J’arrive à la seule petite montée de mon trajet du matin, ma seule descente des trajets du soir. Ma respiration se fait hachée, mon vélo balance de droite à gauche et les battements de mon cœur s’accélèrent. Parfois, c’est à ce moment du trajet que je me réveille enfin, après un habillement, un petit-déjeuner et un lavage de dent mécaniques. Aujourd’hui, il fait trop froid mais je sens parfois à cet endroit quelques gouttes de sueur sur mon front. Il faut dire que la plus petite vitesse de mon vélo réduit à peine la difficulté des pentes.
Le reste du trajet jusqu’au pont est une longue ligne droite le long des maisons finlandaises. Je relâche les freins, savoure la vitesse, slalome entre les rares passants. Je sonne une famille de touristes qui bouche le passage. Ils sont trop lents et je me déporte sur le côté enneigé de la piste pour passer. Enfin, j’aperçois l’armature métallique du pont qui traverse le lac, à la fois route et support du rail. Il mène au centre-ville, à l’université, aux appartements de mes amis. Je l’ai emprunté tant de fois. De là, j’ai vu Rovaniemi changer.
Il y a encore trois mois, je traversais ce pont à pied, balayant le regard de droite à gauche, fasciné par la beauté de ma nouvelle ville, les nombreuses inconnues de ma nouvelle vie. Je venais d’arriver ici, dans les derniers jours d’août, je ne connaissais personne et la nuit tombait à vingt-deux heures. Il y a encore deux mois, un magnifique paysage d’automne se déployait à mes yeux. Les feuilles des arbres plantés le long du rivage avaient pris des couleurs allant du jaune au rouge ocre. J’avais rencontré un groupe de randonnée, commencé les cours et fait mes premières soirées. Il y a encore un mois, la neige tombait pour la première fois devant mes yeux fascinés. Ce n’était que la fin octobre, l’hiver m’avait pris par surprise. Il ne lui avait fallu que quelques semaines pour assurer sa suprématie sur le paysage, couvrant les rues, les toits, les voitures et mêmes les lacs gelés.
Ce soir, une pleine lune éclaire la nuit, au beau milieu du ciel noir. Sa couleur orangée me stupéfie, je n’en ai jamais vu de telle. Elle brille comme une braise, à cause d’une éclipse ayant eu lieu quelques heures plus tôt. Un instant, j’hésite à m’arrêter, à enlever mes gants et sortir mon téléphone pour capturer l’instant. Mais il fait si froid… Je laisse le soin à ma mémoire de s’en charger, trop pressé de retrouver la chaleur d’un appartement, la joie de retrouver les magnifiques personnes que j’ai rencontrées ici. Je ralentis cependant, le visage tourné vers ma gauche, laissant ma trajectoire légèrement dévier.
Cette vision me fait penser aux parties de loup-garou que nous avons faites une semaine plus tôt dans les couloirs de l’université. Commencées avec quelques papiers griffonnés à la hâte, achevées dans les trahisons et retournements de situation. Entre temps, nous avons longuement discuté les règles, j’ai balbutié au moment d’appeler les rôles en anglais, tenté d’animer la partie malgré mon manque de vocabulaire. On a élu des maires, tué des villageois, traqué des loups, condamné des amoureux, menti, ressuscité des morts. Qu’est-ce que j’aime ce jeu.
Finalement, la lune disparaît derrière les arbres du rivage et j’arrive à un croisement. À gauche, le sentier mène le long de l’eau, passe devant le laavu où s’organise le campfire chaque semaine. Je n’y suis allé qu’une fois, victime de ma paresse, mais je garde un bon souvenir de la chaleur et de la lumière des flammes au milieu d’un cercle d’étudiants en pleine conversation. Je préfère opter pour la droite, qui me mène aux feux de circulation. Mauvais timing, la lumière passe au rouge et je freine. Deux voitures passent, leur moteur peinant à redémarrer à cause du froid. Derrière elles, il n’y a personne et je traverse aussi vite que possible. Cette simple action m’arrache un sourire. Je repense aux fois où je suis passé au rouge en rentrant de soirée avec Nils. Nous avions crié comme des adolescents défiant la société. « Kuntotie gang », ainsi nous sommes nous baptisés. C’était notre moyen de prolonger un peu l’euphorie du soir avant de se retrouver seuls dans nos appartements. Qu’est-ce que j’ai pu rire toutes ces fois-là.
Je me dépêche de traverser le trottoir d’en face, de tourner à gauche, pour passer tant que le deuxième feu est vert. Il n’y a rien de pire que d’être coupé dans son élan. Devant moi se dresse la silhouette blanche et grise de la Rovaniemi Kirkko, seule église à ma connaissance de cette ville de 60 000 habitants. Je me laisse porter par la pente sur la piste cyclable à l’ombre des pins. Je continue sur ma lancée, accélérant autant que possible, mes oreilles ont gelé et les bouts de mes doigts me font mal. Je suis pressé d’arriver.
Je passe devant le petit lac gelé où nous avions joué dans la neige comme des enfants quelques jours plus tôt. Nos chamailleries avaient été interrompues par la vue de lointaines aurores boréales. Loin d’en rester là, nous avions décidé sur un coup de tête de louer une voiture, pour aller les observer hors de la ville. Margot nous avait mené jusqu’au point de vue où elle conduit les touristes avec son agence. Sept dans une voiture de cinq, quatre sur une banquette de trois et un dans le coffre. Pas question d’abandonner qui que ce soit. Là-bas, la vue avait d’abord été un peu décevante mais alors que nous nous apprêtions à rentrer, le ciel s’était illuminé. Des lueurs vertes de toutes tailles avaient jailli au milieu des étoiles. Nous avions enfin pu poser devant les si rares northern lights, seuls, à deux, à trois, puis tous ensemble. Quand j’aurais à choisir les dix meilleures photos de mon Erasmus, cette photo de groupe sous les lumières vertes en sera.
Je préfèrerais ignorer cette perspective encore lointaine. J’aimerais être dans le déni, car plus que jamais, le temps me file entre les doigts. Je comptais en mois, puis en semaines, à présent ce sont les jours qui s’égrènent. Quinze, quatorze… Ces nombres me paraissent ridicules, je sais qu’ils s’échapperont en un claquement de doigt. J’essaie de rationaliser, c’est le temps d’une colo, c’est plus long qu’une formation BAFA. Mais rien n’y fait, Erasmus c’est différent. Cette perspective est d’autant plus cruelle qu’elle m’est rappelée lors de la moitié de mes conversations. Do you stay for a semester or the entire year ? Qu’est-ce que ces mots peuvent faire mal. Mais ils le font toujours moins que les miens, quand j’explique que mon départ est programmé le douze décembre. À cette douleur, cette perspective de séparation, un seul remède : carpe diem. Cueillir chaque jour, chaque minute, chaque instant de bonheur ici. Avant qu’il ne m’en reste plus que des souvenirs. Ils ont tant de valeur parce que je leur sais une fin.
Après quelques centaines de mètres, nouveau croisement et nouveau choix. À droite, la petite montée qui mène à l’université. Je l’ai gravie tant de fois entre onze heure et midi pour aller aux cours d’allemand. Et je la gravirai encore lundi et mercredi prochain, ce seront mes deux derniers cours du semestre. Il ne me restera alors plus qu’une semaine pour travailler mes dossiers, essais, rendus. Je sens que ce week-end sera encore peu productif et sais pourtant que je devrais travailler davantage, sous peine de me laisser déborder. Je n’arrive pas à dire non aux invitations, aux soirées, tant elles sont chères à mes yeux. Ce qui me rassure un peu, c’est que tout mes amis semblent en proie à la même difficulté. Nous plongeons ensemble, dans une forme de naufrage collectif.
Je me rappelle avec un sourire en coin de mon premier mois ici, où mes journées étaient trop longues, où je pouvais consacrer des heures à l’écriture et au montage de vidéos. Au point de passer la cadence de ces dernières à une par semaine. Je regrette un peu de ne pas avoir plus travaillé mes cours à ce moment-là. À présent, le temps s’échappe à toute vitesse, mes journées et semaines se remplissent toujours un peu plus. Patins à glace, soirée internationale, café lingua, randonnée, boîte, aligot, tarot, match de hockey, film à l’université, karaoké… Jamais je n’aurais pensé faire tant de choses en Erasmus. Je ne me couche plus avant deux ou trois heures du matin, m’ennuie après avoir passé une demi-journée seul. Jamais je n’avais vécu aussi intensément pendant plusieurs semaines. Je vis les semaines les plus heureuses de ma vie.
Ce soir, je bifurque à gauche, passe dans le tunnel sous la route, longe la piste de patins à glace. Il y a une dizaine de jours, nous faisions un concours de chutes dans la neige, lancés à pleine vitesse. Qu’est-ce que c’était drôle. Les vidéos que nous y avons pris me montrent bien maladroit à glisser sur la glace, faisant de grands mouvements de bras pour garder l’équilibre.
J’arrive à la route qui traverse les immeubles DAS, où la plupart des appartements sont loués aux étudiants Erasmus. Ils habitent presque tous ici, à deux cent mètres de l’université. Je fais partie de la poignée de malchanceux relégués à Kuntotie, de l’autre côté du pont. Du moins, c’est ce que je me dis les jours comme aujourd’hui, où la température approche les -20. Le reste du temps, j’apprécié ce trajet en vélo, sport quotidien, ainsi que la quiétude de Kuntotie.
Je tourne à droite, passe devant l’immeuble Eero, la voiture DAS que peuvent louer les étudiants. Je l’ai déjà conduit plusieurs fois, pour aller randonner dans la nature finlandaise. Nous avions formé un petit groupe avec Adrian le polonais, une des personnes les plus gentilles que j’aie rencontrée lors de cet Erasmus, Adrian l’autrichien, un passionné de football et supporter du Sturm Graz, Jakob l’allemand, comme moi travailleur sociale et apprenant le français, enfin Margot, mon amie française, étudiante à Sciences-Po une personne extraordinaire avec qui nous avons partagé de riches et nombreuses discussions.
J’arrive au pied de l’immeuble le plus grand des environs, dédiés aux finlandais. Je freine au tournant raide, où la glace est souvent glissante. Puis je tourne à droite, lâche les pédales pour laisser mon vélo parcourir seul les derniers mètres. Je saute de selle alors qu’il achève sa course, enlève mes gants et bouge mes doigts engourdis à toute vitesse. Mon souffle forme une petite buée qui s’envole vers le ciel. J’accroche mon cadenas à gestes maladroits, le cœur battant. Je sens déjà un sourire se former sur mon visage, devant l’imminence des retrouvailles. Nous nous sommes quittés seulement une douzaine d’heures plus tôt et ils me manquent déjà.
J’appuie sur la sonnette avant de faire un pas de retrait. Je me mouche passe une main sur ma moustache glacée. Comme souvent, c’est Victoire qui vient m’ouvrir, je suis content de la voir. Elle me souhaite la bienvenue, fait une blague, et je sais que la journée commence véritablement. Qu’à partir de maintenant, les rires et sourires seront la norme et que le temps et nos soucis se suspendront une fois encore. Que le temps de quelques heures, j’oublierai cette maudite date du 12 décembre.
Je me dépêche de refermer la porte derrière moi, enlève mes chaussures enneigées, mon manteau et mon pantalon de ski. Puis je m’avance vers la pièce principale illuminée, comme un acteur quittant les coulisses pour entrer sur scène. Ils sont tous là, tasses de thés à la main, serrés autour de la petite table à manger. Ils me sourient, me disent bonsoir. Leurs visages cernés rappellent notre coucher tardif de la veille. Elle n’a terminé qu’à la fermeture du Half Moon, la boîte où nous allons souvent le vendredi, après une longue soirée de danse, de chant et d’alcool.
Sur la première chaise en arrivant se tient Matil, comme souvent. Le franco-italien, rencontré peu après mon arrivée au café des langues du mercredi soir, est en train de raconter une anecdote à Margot. Pleine d’énergie et de gestes, comme toujours lorsqu’il raconte les histoires. Il a un rire communicatif, toujours beaucoup de choses à nous apprendre en raison de ses nombreux cercles d’amis. Il en sait parfois plus sur l’université que des étudiants finlandais, peut nous raconter toutes les histoires de coulisses. C’est lui qui nous a appris la bisca, un jeu italien dont les règles m’avaient d’abord laissé légèrement sceptique. J’y voyais une grande part de chance mais j’avais bien vite compris que le jeu allait plus loin. Trois vies par joueur et une tension grimpant un peu plus à chaque manche. Des stratégies de sacrifice, d’anticipation et surtout des parties à rebondissements où le gagnant pousse des cris de victoire. Matil, c’est aussi le futsal du jeudi, où nous allons jouer avec Alexis et des étudiants finlandais.
Je passe à côté de lui pour venir tendre un Kinder Bueno à Margot. Depuis quelques semaines, c’est notre petit rituel. Chacun son tour en offre un à l’autre, cela égaye mes courses au supermarché. Elle me remercie avec un sourire qui vaut tous les Kinder Bueno du monde. Elle est la première française avec qui j’ai véritablement sympathisé, que ce soit aux randonnées, aux films à l’université, au café linga, ou au Monde, où s’organise tous les jeudis la soirée internationale. C’est dans sa colocation que s’organisent la plupart de nos soirées, c’est un peu devenu ma deuxième maison. Hier, nous avons été apprendre la samba lors d’une soirée organisée au Monde. Malgré ma maladresse et la difficulté de l’exercice, nous nous y sommes beaucoup amusés. Sur l’armoire derrière-elle, le jeu de tarot est prêt. Je sais qu’une fois encore, nous allons y jouer des heures, jusqu’à n’être plus que quatre ou cinq. Depuis que Margot nous l’a appris, ce jeu est celui qui nous anime le plus, je crois même que j’y suis un peu addict. Je lui dois quelques-unes des plus belles soirées de tout mon Erasmus.
Dans la pièce, une seule personne n’est pas assise, et bien sûr c’est Victoire. La colocataire de Margot s’affaire près de l’armoire, en quête du thé masterclass. En plus d’être souvent le premier visage que je vois en sonnant à l’appartement, elle est une personne magnifique. Altruiste, cultivée et surtout drôle. Oui, drôle, difficile de trouver meilleur adjectif. Avec ses imitations, son humour noir, ses références précises, ses mimiques, elle arrive toujours à nous faire sourire. J’ignore combien nous avons partagé de fou-rires mais je sais la valeur de ces moments. Cependant, avec Victoire c’est bien plus que de l’humour. C’est la cuisine des sablés, des burgers, des baguettes et du saint aligot, devenu emblème de notre groupe, c’est les parties de kingdomino sur un fond de musique western, c’est les gardes sans au tarot qui se finissent en piquette, c’est des discussions sur tout et rien, c’est les deux canettes de bière du vendredi qui nous amènent une autre personne.
À gauche de Matil, le dos contre le mur, Alexis est en pleine discussion. Le neymar du futsal avec ses dribbles chaloupés, le maître de la tournante lors des ping-pongs du jeudi soir, le roi du bowling aux lancers élégants, la star des karaokés et surtout l’empereur du puzzle marmonne subitement quelques mots. Bien sûr, Julie tombe dans le piège. Quoi ? Quoicoubeh… Sa réponse soulève quelques exclamations outrées mais le mal est fait. J’en sourirais presque tant cette scène se reproduit souvent. Puis les discussions reprennent leur cours, en attendant une nouvelle interruption. Je me souviens de la première fois que j’ai rencontré Alexis, en même temps que Julie, Victoire et Aurore, au Monde, un jeudi soir d’automne. Il avait été l’un des premiers à sympathiser avec moi. C’est d’ailleurs à lui que j’avais demandé à être ajouté sur le groupe WhatsApp Aligot. Un petit geste qui a fait basculer mon Erasmus, me faisant entrer pour de bon dans cet incroyable groupe d’amis. À Alexis, je dois aussi mes progrès au billard, où je parviens désormais à concurrencer des joueurs plus expérimentés. Il y a deux semaines, j’ai même failli battre Adrian le polonais, pourtant bien plus entraîné. Et je n’oublie pas non plus le football dans la neige, les discussions films, les trajets à pied, les repas à l’université.
À côté de lui se trouve Julie, une tasse de thé à la main et son éternel sourire aux lèvres. Ce n’est pas un hasard si sa photo est l’icône de notre groupe WhatsApp, personne n’incarne mieux qu’elle l’esprit de l’Aligot. La bonne humeur, le partage, les rires, l’humour… Les premières soirées, je me suis moqué de ses origines suisses, puis nous avons bientôt partagé bien plus que ça. La cuisine des lasagnes, les chutes de patins à glace, le snowfoot, les jeux de cartes, les longues discussions d’après-soirée dehors à des heures indécentes… Il faut dire que nous partageons beaucoup : la lecture, les études d’éducation, des expériences dans le secteur du handicap et avant tout l’animation. Elle sait ce qu’est l’incroyable intensité d’un camp, d’une colonie de vacances. J’espère que nous pourrons faire de l’animation ensemble l’été prochain, ça ferait une équipe extraordinaire.
À l’autre bout de la table, proche de la fenêtre, Rebecca se tient un peu en retrait, discrète comme à son habitude. La slovène vient souvent manger avec nous le soir, puis jouer aux cartes. Tout le monde lui demande pourquoi elle passe autant de temps avec le groupe francophone, qui ne parle pas toujours anglais. Il n’y a pas vraiment de raison rationnelle, je crois en fait qu’elle apprécie l’ambiance de notre groupe, ce petit quelque chose immatériel qui fait l’alchimie entre nous. Il y a une chaise libre à sa gauche et je me dirige vers elle, me préparant à parler anglais, à tenter de l’inclure autant que possible dans les conversations. Au début, je lui parlais peu mais nous nous sommes peu à peu rapprochés. Rebecca est une force calme, gentille, ouverte et bienveillante. Parler avec elle me force à pratiquer mon anglais, c’est une bonne chose. Parfois, nous faisons du Duolingo ensemble, je fais mon allemand tandis qu’elle apprend le français avec une motivation impressionnante.
De l’autre côté de la table, face à Julie se tient Aurore. L’étudiante en droit porte bien son nom : son sourire est un rayon de soleil, son invariable bonne humeur nous tire toujours vers le haut. Comme Julie, elle possède le don de la positivité contagieuse : il faudrait qu’elle passe le BAFA, nous formerions une équipe de feu. Aurore est toujours là avec nous malgré la pression grandissante des examens de droit, de la fin du semestre. Elle est la plus débordée du groupe et ses études sont un peu la saga du semestre. Quand je lui ai demandé pourquoi elle faisait des études de droit, nous avons parlé pendant une heure d’avenir. Trouver ce que l’on aime est si difficile, j’espère qu’elle trouvera sa voie. En attendant, je me remémore tout ce que nous partageons et avons partagé : les batailles de boule de neige, la danse au Halfmoon, les belles discussions sur tout et rien, le snowfoot et même l’improbable recherche de balises géo-caching à la lumière des réverbères….
Notre tablée est complétée par Nils, l’autre membre du Kuntotie Gang. Nous rentrons souvent ensemble après les soirées, en vélo dans la nuit finlandaise. Les mains gelées, tendus sur nos vélos pour grimper les pentes, nous partagé d’innombrables discussions sur la bande dessinée, le cinéma … mais aussi des rires et délires incroyables : Igor, perrito.... Le dernier en date a eu lieu à la dernière soirée du Monde. Nous en avions assez de jouer au tennis de table, la table de billard était réquisitionnée alors j’ai commencé à me déguiser en voyante avec de vieux draps et des coussins tandis que Nils m’appelait « Mamacita » en partant en fou rire. Un humour qui n’a pas autant amusé certains joueurs de ping-pong, dont les regards étaient pleins de jugement. Qu’importe ! Il en faudra bien plus pour nous arrêter. Deux semaines plus tôt, nous étions arrivés dans la même salle pour le dîner international avec des quiches lorraines de notre confection. Une superbe réussite car nos deux plats avaient disparu en une poignée de minutes.
Quand je repenserai à mon Erasmus en Finlande, les visages présents de la pièce seront sans doute les premiers que je me remémorerai mais ce ne seront pas les seuls, loin de là. Il y aura aussi Ewen, mon camarade assistant lors des cours de français. Que nous avons ri lors de ces mercredi après-midi et vendredi matin… Entre comiques de situation, blagues graveleuses, réveils douloureux après la soirée du jeudi, entraide auprès des étudiants, notre complicité n’a cessé de se renforcer avec les semaines. Je me souviens encore parfaitement de notre rencontre. C’était la première fois que j’allais au Monde, sans connaître grand monde. Je m’étais installé à une table de jeu de société, me présentant brièvement. Il était là mais parlait si bien anglais que je n’avais pas soupçonné ses origines françaises. Je ne l’avais compris qu’une semaine plus tard au café Lingua. Ewen est de ces personnes avec qui je deviens capable de tout : faire des batailles d’avion en papier au Burger King ou même sauter dans la neige sans raison. Il m’a proposé de faire de l’escalade demain avec lui, j’ai hâte.
Je me souviendrai aussi du visage de Clara, language leader en français au Café Lingua. Elle m’a aidé à m’intégrer lors des toutes premières semaines, lorsque je n’étais même pas dans le groupe Whatsapp des étudiants internationaux. Je me souviendrai du visage de Mickaël, étudiant finlandais surdoué en langues, qui disait bonjour à tout le monde dans sa langue d’origine. Une personne d’une gentillesse superbe avec qui j’ai partagé tant de belles conversations. Je me souviendrai du visage de Sonja, étudiante allemande elle aussi extraordinairement gentille. C’est elle qui s’occupait de mettre les films à l’université lorsque nous nous y retrouvions les lundi soir. Je me souviendrai du visage de Lara, la néerlandaise, qui au risque de me répéter, était d’une gentillesse incroyable. Elle était là mi-octobre, quand nous avons plongé à cinq dans l’eau à 4 degrés, elle était là aux Monde, aux films… Je me souviendrai du visage de Thomas, avec qui j’ai beaucoup ri lorsque je le croisais au Café Lingua ou dans les couloirs de l’université. Je me souviendrai du groupe de randonnée, de celui du futsal, de mes colocs : Martin parti après deux semaines, puis de Rahat, du Bangladesh.
Mais l’heure n’est pas encore au souvenir, elle est au plaisir. Le plaisir d’être ensemble autour de cette table, à profiter de la magie d’Erasmus.
Je regarde une deuxième fois l’écran de mon téléphone, un peu incrédule. La date qui s’affiche est celle que je redoute depuis tant de semaines : 12 décembre. Je suis surpris de ne pas ressentir grand-chose, d’avoir pu dormir paisiblement, je m’attendais à plus de bouleversements. J’enlève mes draps, plie mes dernières affaires, mange une tartine avant de fermer mes sacs. Je m’habille une dernière fois en tenue d’hiver, tire ma valise jusqu’à la DAS car, à l’autre bout du parking. Puis je viens faire un deuxième aller-retour avec mes sacs de plastique. Il y a de la vaisselle, des restes de nourriture, des cintres, tout reviendra à mes amis.
Je croise Nils, avec son manteau rouge, il m’accompagne jusqu’à la voiture. Nous discutons calmement en chargeant le coffre. Nous nous installons, je démarre le moteur. Je repense un peu à la soirée de la veille, cette magnifique surprise. Nils m’avait demandé si je voulais venir faire du shopping au centre commercial, j’y avais vu une belle occasion d’acheter des petits cadeaux d’au revoir et pour la famille. J’avais été bien crédule : on ne va pas faire du shopping la veille du départ d’un ami. Avec l’aligot et Ewen, nous nous étions tous retrouvés au restaurant sushi pour ce dernier repas ensemble. Après trois assiettes de sushis et nouilles, nous étions partis boire une bière au Kansan, le plus grand bar étudiant, jouer une dernière fois au Président. Ce n’était pas la soirée la plus folle de ces quatre mois mais elle m’a semblé parfaite pour un au revoir. Je suis simplement frustré de ne pas avoir de cadeau. Cependant, je me rattraperai, j’ai déjà une idée.
Les rues de Rovaniemi sont vides à cette heure matinale, je conduis la voiture automatique avec décontraction. J’ai envoyé des messages à tous mes amis d’Erasmus pour leur donner rendez-vous aux appartements étudiants pour l’adieu. Ou pour certains je l’espère, l’abientôt. Je me gare dans la neige, puis nous allons vers l’appartement de Victoire et Margot. Nous y sommes accueillis par leurs mines fatiguées mais souriantes et celle de Lara. Je dépose mes sacs, nous parlons un peu. Puis nous nous dirigeons vers l’appartement de Julie, Clara et Alexis, plus grand. En quelques minutes, nous sommes une douzaine de personnes. Ça me fait chaud au cœur de voir que tout le monde est venu. J’ai pris un t-shirt à bandes orange et blanche pour que chacun y laisse un petit mot, je ne regarde pas, gardant la surprise pour le retour. Je me suis autorisé dix minutes ici avant de partir pour l’aéroport, mon avion est dans une grosse heure. Quinze minutes plus tard, Nils nous dit qu’il faut y aller et j’acquiesce à regret.
Je mets mes chaussures, mon manteau, pousse la porte et soudain, l’émotion monte. C’est comme une vague qui traverse mon ventre pour se frayer un passage jusqu’à mes yeux. J’annonce à Ewen, qui est à côté de moi : ça commence. Quand nous arrivons à la voiture, je laisse libre cours à mes larmes : je sais combien elles font du bien. Pleurer maintenant, pour ne plus être triste après. Il me serre dans ses bras tandis que je sanglote comme un enfant. Tour à tour, tous viennent m’offrir une dernière étreinte puis je monte au siège conducteur. Nils, Aurore, Julie et Margot m’accompagnent jusqu’au bout. Il n’y avait que quatre places, sans quoi Victoire serait avec nous. J’appuie sur le start and stop ; passe en marche arrière en continuant de pleurer.
Cependant, mon cerveau reprend peu à peu le dessus, mes larmes se tarissent tandis que le moteur vrombit. Mais l’émotion demeure tout le long du trajet sur la route glacée. L’aéroport apparaît comme dans un rêve, ou un cauchemar. Je me gare puis nous entrons à l’intérieur. Julie me demande d’écrire un petit mot dans son carnet, je le fais avec plaisir pour distraire mes pensées de l’imminence du départ. Je surveille la file des voyageurs devant le contrôle, sait que dès qu’elle avancera, je devrais y aller. Je voudrai que le statu quo se maintienne des heures.
Cependant, l’instant fatidique vient, je n’ai plus beaucoup de temps, mon avion décolle dans une demi-heure. Tour à tour, je serre mes amis dans mes bras, cette fois sans pleurer. Je n’en ai plus besoin ni envie. J’avance ensuite dans la file d’attente, la tête tournée vers la gauche où ils m’offrent d’ultimes gestes d’au revoir. Puis vient mon tour et ils disparaissent.
Nous sommes le 12 décembre, et comme quatre mois plus tôt, je me retrouve seul au milieu d’inconnus, m’apprêtant à ouvrir une nouvelle page de ma vie.
Une vague de joie m’envahit une fois la dernière page de l’album photo terminée. Je suis content du résultat, qui m’a valu quelques heures de travail. Il ne me reste plus qu’à en commander huit exemplaires, pour les envoyer à mes amis de l’aligot. J’espère qu’ils auront autant de plaisir à parcourir ce page que j’en ai eu à les faire. Ce travail était comme un moyen de faire le deuil de mon Erasmus, de n’en garder que le positif alors que de belles perspectives s’ouvrent à moi : le théâtre, les jeux de société, un stage avec une super équipe, Noël, le nouvel an, mes amis, l’animation et l’été prochain, je l’espère…
de belles retrouvailles.