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Chapitre 1

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Je cligne des yeux, chassant la pluie qui s’accumule dans mes cils alors que pour la première fois, le paysage prend forme sur ma rétine. Dans la nuit, les immeubles ouvragés dévoilent à la cime de leur toiture de zinc un ciel empreint de tristesse. Les nuages pleurent lamentablement, éveillant l’odeur si particulière de la pollution humide.

Paris.

Ce nom me vient en tête comme une évidence sans rien m’évoquer d’autre.

Le boulevard qui s’étend devant moi est bordé de rangées d’arbres soignés, éclairés tous les dix mètres d’un maigre lampadaire. Parfois, une voiture file sur la route, faisant vibrer les pavés et projetant des cascades d’eau sur le trottoir.

Ma peau est glacée, engourdie par le poids de mes vêtements trempés tandis que mes muscles me brûlent. Je ralentis, car je réalise que je n’ai jamais cessé de courir.

Depuis combien de temps ?

Le sol détrempé reflète la lueur rouge du feu sur le passage piéton.

Qu’est-ce que je fous ici ?

Ici ? Mais c’est quoi ici ?

En dehors du nom de cette ville, je n’arrive pas à puiser la moindre information dans ma mémoire.

Ma main se perd sur mon visage comme si masser mes tempes pouvait être suffisant pour faire taire cette douleur qui me vrille les tempes. Un instant, mon index se suspend à l’angle de mon sourcil. Il y a quelque chose d’humide et chaud, boursoufflé, juste là.

Aïe.

Une éraflure visqueuse dont le sang s’écoule encore de manière régulière.

Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le feu devient d’un vert si vif que je suis obligée de plisser les yeux. Une vague de nausée me submerge lorsque les fourmillements de panique se propagent dans mes mains. Les larmes rejoignent les gouttes de pluies sur mon visage.

Aller. Il faut que tu restes calme. Tu peux rester calme. Tu en es capable.

La brûlure désagréable des sanglots me mordent le nez.

Tu ?

Mes genoux cèdent.

Mais qui es-tu ?

Je ne me souviens de rien. Absolument rien.

Je n’ai rien.

Pas de repère.

Aucune idée de ce que je fais ici.

La panique me tord les viscères. Un pied de géant me broie la cage thoracique et chaque respiration me force à lutter pour la moindre gorgée d’air.

Il faut que je comprenne la situation.

Je ne peux pas rester là, inerte. J’ai besoin d’aide. Si je continue d’avancer je finirais bien par tomber sur un poste de police ou un hôpital, non ? J’y trouverai de l’aide. Lorsque je me redresse, avec trop de détermination, un léger tournis me force à ralentir. Un pied devant l’autre. Pas par pas. Je reprends mon avancée du boulevard où je suis la seule piétonne. Les rares voitures qui passent ne daignent même pas ralentir.

Différentes douleurs s’éveillent et m’extorquent une grimace. Mon flanc, ma jambe et mon épaule droite me brûlent.

Je suis peut-être tombée sur le côté ? De haut ?

L’angoisse des questions sans réponse enserre ma gorge. Je les repousse le plus vite possible, me concentrant uniquement sur mon objectif : avancer.

Reste concentrée. Tu peux le faire.

Quand je plisse les yeux, j’aperçois une silhouette à peine visible à côté d’un lampadaire. Un homme encapuchonné.

Enfin quelqu’un !

— S’il vous plait… S’il vous…

Ma voix meurt sur mes lèvres quand il se retourne.

Son teint est grisâtre. Son visage craquelé de lignes rouges et luisantes dont l’intensité varient jusqu’au jaune vif comme une braise. D’ici, je ne vois que ça, des fragments de peau soulignés d’un éclat de magie. Dans ce masque démoniaque, les iris à l’éclat rouge percés d’une pupille carrée répondent au noir omniprésent dans le reste de son œil.

Fuis.

Fuis !

Mes jambes réagissent avant mon esprit, je suis déjà dans la direction d’une rue perpendiculaire. L’adrénaline fourmille sous ma peau lorsqu’une voiture me frôle. Je me suis jetée vers l’avant pour l’éviter et le klaxonne perce le silence de la nuit. Mes mains se sont appuyées sur le bitume, je me propulse à quatre pattes pour me remettre à courir.

Je ne me retourne pas.

La rue que j’emprunte est étroite. Ma respiration haletante semble résonner entre les immeubles et les bruits de mes pas n’éveillent qu’un son étouffé et humide.

Pieds nus ! Tu es pieds nus !

Merde !

Derrière moi, il y a le claquement régulier de semelles. Des talons secs, à peine précipités, qui me pourchassent alors que je suis maintenant coincée entre une voiture mal garée et une poubelle. Mes doigts se coincent dans le couvercle et je tire de toutes mes forces pour la renverser. Quand je reprends ma course, j’ai l’illusion d’avoir mis un obstacle entre mon poursuivant et moi.

Mon cœur bat à milles à l’heure.

Ma bouche est sèche.

Ma poitrine me brûle.

Et derrière moi, les pas sont toujours là.

A peine plus rapides.

L’homme est certain de l’issue de sa chasse.

J’ai atteint une place au manège clos. La pluie projette sa mélodie sur la verrière d’une entrée de métro. Je m’y précipite et descend les marches quatre à quatre, profitant de l’appui de la rampe pour gagner en vitesse. Inutile de me retourner, il y a cette sensation de brûlure dans ma nuque. Le poids de son regard sur moi. Il n’est pas loin, même si je ne l’entends plus. Ce sont mes tripes que me le disent.

Arrivée dans la station, j’escalade les portiques et m’extirpe de la demi-porte métallique sans reprendre mon souffle. Plus bas, je perçois le sifflement strident d’un frein. Escaliers de gauche ou de droite ? Si je me trompe, il va m’attraper. Je m’engage dans ceux qui me paraissent les bons.

Chanceuse.

Le métro est à quai, sa consigne lumineuse qui clignote dans son ouverture. Je me jette à l’intérieur juste avant que les portes ne se referment. Agrippée au poteau de métal tiédi par les lampes, je me redresse en inspirant. Tout mon corps est secoué de tremblements quand je m’avance vers les vitres. Mes yeux rivés sur les escaliers que je viens de prendre, j’ai le temps d’apercevoir des jambes vêtues de noirs qui amorcent la descente des marches, juste avant que le métro ne s’engouffre dans le tunnel.

Tu l’as fait !

Une quinte de toux me brûle la trachée lorsque ma respiration reprend un rythme plus lent. Je recule de plusieurs pas pour me retenir à la barre du centre de la rame. Je sens que mes forces vont m’abandonner. Mes jambes sont faites de coton, et je dois lutter pour garder les yeux ouverts.

Mon regard se perd vers le tunnel qui défile avec ses longs câbles et ses lumières régulières.

Parmi le son de ma respiration, il y a des soupirs, des geignements, qui me font enfin prendre conscience de mon environnement. Quand je me retourne, je réalise que la partie du métro où je me trouve est vide. Les trois seules autres personnes présentes se sont regroupées à l’extrémité opposée. Ils me jettent des regards inquiets ponctués de murmures aux accents inquiets.

Rien d’étonnant. Vu à quoi tu dois ressembler !

J’aurais pu rire, si j’en avais encore l’énergie. La plaie qui me tiraille le visage a cessé de saigner, et je sens qu’elle a croûté quand je grimace pour faire bouger mon visage. Peut-être qu’il y a d’autres dégâts que je n’ai pas encore identifiées. Alors pour vérifier, je me rapproche de la vitre où se reflète l’intérieur du métro.

Quelque chose cloche.

Je vois le reflet des deux poteaux et du reste du wagon.

Aucune trace du mien.

Je pose ma main contre la vitre puis approche mon visage au plus près. En dehors de la buée qui s’est formée au contact de ma respiration, rien ne signale ma présence.

Pas de reflet.

Tu n’as plus de reflet !

Je recule. Un pas. Puis deux. N’importe quoi pour m’éloigner de ce tableau effrayant. La lumière artificielle devient trop vive, je lève la main pour m’en protéger. Sans effet. Je répète malgré tout l’opération à plusieurs reprises. Malgré la tentative de visière, le rayon me percute avant toujours la même puissance.

Il ne te manque pas que ton reflet.

Mes yeux glissent vers le sol. Mes orteils y sont meurtris. Entre l’eau grisâtre et le sang, des plaies se sont mis à me démanger. Mais surtout…

Pas d’ombre.

Tu as perdu ton ombre.

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