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La Veillée d'or

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Par Pandasama

"Lorsque les loups hurlent et que les larmes coulent, fuyez, fuyez

Fuyez la créature éplorée"

Extrait du Chant des Déshérités, auteur inconnu.

Ombre attend allongée sur un lit neuf, écrasé par le poids de ses angoisses.

L’odeur du bois verni l’agace, les draps la gratte, le repos la fuit.  

Deux jours après sa sortie à Kadara, elle appréhende sa prochaine confrontation avec les Harriot. Savent-ils qu’elle a fui le domaine ? Si c’est le cas, ils ne lui ont jamais reproché.Elle peut gérer la famille de Roselynd en jouant l’idiote, se rassure-t-elle, même si elle a conscience qu’à trop tirer sur cette corde, elle finira par céder.

Ce qui l’inquiète c’est le reste. Elle a perdu son pistolet, sa tenue de camériste, elle ignore comment elle est rentrée…

Et cet homme. L’énigme. Elle se rappelle de ses iris qui peine à se focaliser et qui, pourtant, la voient, la voient vraiment. Ombre frissonne.

Il sait vraiment quelque chose ? Il est tombé trop juste… à moins que ce soit une sorte d’escroquerie ?

L’avis de l’entité fluctue selon son degré d’anxiété. Elle n’a reçu aucune nouvelle, aucune menace en deux jours. Parfois cette crainte la quitte assez pour songer à autre chose. Alors, c’est son étrange malaise qui l’obsède.

Ce n’était encore jamais arrivé à Roselynd. Son corps me rejette-t-il son âme ?

Cette litanie s’échappe de ses cauchemars et hante sa réalité.

Petite-Pousse la regarde se lever lorsqu’elle réussit à se hisser hors du lit. L’enfant, recroquevillée entre une armoire et un bureau, pâlit un peu plus à chacun des mouvements de sa maîtresse. Ces derniers temps, elle ne quitte le fanal que pour aller chercher leurs repas, terrifiée par l’idée que « Roselynd de Harriot » disparaisse de nouveau. Et si cette fois, on ne la ramenait pas ? L’idée d’annoncer à la gouvernante, ou pire, aux Harriot eux-mêmes la disparition de Roselynd lui donne la boule au ventre.

Aussi, veille-t-elle au grain.

En robe de chambre, Ombre s’étire les muscles rendus douloureux par l’immobilité. Sa tête tourne et malgré cela, elle réfléchit à sa prochaine action.

Dans quelques jours, Garance aura seize ans, l’âge de la majorité. Son anniversaire, célébré à la capitale, ne la concerne pas. Et bien entendu, elle tentera de subjuguer la créature pour laquelle Roselynd est morte, Kareha, l’Oiseau de feu.

Si les festivités ne l’intéressent pas, le bal donné trois semaines plus tard et qui se tiendra la veille de son rite de subjugation lui…

Irelia de Sebour sera présente. La mère d’Augustin a toujours été tendre envers Roselynd.

J’ai besoin d’une robe de soirée, décide Ombre en se levant.

**

Les jours suivants s’écoulent. Aucune crise ne la terrasse, aucun mage ne cherche à l’agresser et les Harriot l’ignorent. Ombre et chaque jour sans péril érode sa garde.

Lorsque le soir du banquet de subjugation arrive, l’entité respire le calme. Elle porte une robe noire, trop large pour elle et incongrue par son ton pour l’héritière présomptive des Harriot.

Peut-être aurait-elle trouvé quelque chose aux couleurs de Harriot dans les appartements de Garance, mais l’impostrice chérie trop son existence pour s’y hasarder. Cette tenue, que Petite-Pousse s’échine de cintrer à la taille avec une ceinture toute elôite, elle l’a volé dans une chambre abandonnée de l’aile familiale, au fond d’un coffre poussiéreux. Même si la coupe est démodée, Ombre apprécie son reflet dans son miroir.

Après s’être noircis, les yeux au khôl, l’entité s’aventurent hors de sa tour. Elle reste discrète par habitude et avance cachée dans les ténèbres. Ce soir, la foule d’invités agite les feuilles d’érable qui se désintéresse d’elle pour surveiller d’autres mages. L’impostrice pénètre dans la salle de réception sans être vue, dissimulée dans l’ombre d’un groupe de jeunes adeptes. Puis elle se poste près d’une des grandes portes-fenêtres où elle s’imprègne de la musique. La salle de bal ressemble à une drôle de ménagerie avec toutes ces créatures à la forme animale et pourtant plus policées que les êtres humains.

Elle braque l’entrée du regard, attends. Elle sait Irelia ponctuelle, aussi, ne tardera-t-elle pas.

Un cri perce le brouhaha et fait sursauter Ombre. Elle tourne la tête. Un homme à terre et le visage pâle la désigne d’une main tremblante. Autour de lui, d’autres adeptes la fixent, certains horrifiés, d’autres perplexes. Gênée par l’attention, elle affiche pour compenser un sourire presque normal. Elle croise les bras et enfonce ses ongles dans sa peau. Elle se retient de se glisser dans les ténèbres, de fuir les regards. Elle sait qu’elle doit accepter l’inconfort de cette attention soudaine, malgré la tentation, pour garder le secret de sa seconde magie. L’entité ne se voit pas, sinon, elle remarquerait que l’ombre qui cherche à l’envelopper floute les contours de sa robe, qu’elle paraît perdre pied dans cette réalité. Quelle image renvoie elle, amaigrie par la maladie et le teint cireux, sinon celle d’un fantôme ?

— Ama… Amary…

— Roselynd ! s’exclame une voix féminine.

La jeune impostrice quitte l’homme des yeux pour les poser vers celle qui l’interpelle : Irelia de Sebour, qui se fraye un passage parmi les invités qui encerclent l’entité. La duchesse fait mentir les stéréotypes des adeptes à la musculature imposante. Sa veste croisée, maintenue à la taille par une épaisse bande de tissu décoré de lycoris, l’amaigri alors que son pantalon ample qui s’arrête à mi-mollet, l’allonge. Elle remet en place le col montant de sa chemise, d’un geste nerveux. Bien plantée dans ses bottes de cuir, Irelia semble plus frêle et plus fière que les adeptes qui l’entourent. Elle sait que peu ici survivraient à ses tempêtes.

— Lord de Mont-Tomb, reprenez-vous ! crache-t-elle en descendant un regard glacial à l’adepte au sol. Amaryllis est morte.

Il me confond avec la tante de Roselynd, devine Ombre.

La personne à terre, un mage de lumière au visage poupin, cligne des yeux humides. Il comprend peu à peu son erreur. Il se relève sans récupérer sa dignité laissée à terre.

— Excusez-moi Lady Roselynd, marmonne-t-il soudain subjugué par ses pieds. Vous avez le même regard qu’elle…

Irelia entraîne l’entité à sa suite, sans accorder son attention à l’homme. Ombre peine à tenir le rythme et doit s’appuyer sur sa jambe gauche douloureuse. Derrière elle trottine Oro, la créature liée à la mère d’Augustin, un renard aux yeux de platine et à la paire d’ailes cachée sous ses poiles argentés.

— Tu as l’air remise, observe Irelia d’un œil suspicieux.

Elle range d’un geste précipité une mèche grise taillée courte derrière une oreille.

— Mon docteur a utilisé un Élixir.

— Il a quoi !? s’exclame Irelia si fort que les invités les plus proches se tournent vers elle.   

L’œil glacial qu’elle leur lance leur fait détourner le regard, elle saisit Ombre par les épaules.

— Donne-moi le nom de cet incompétent, reprend-elle plus bas qu’il ne puisse plus jamais jouir de lumière d’Êlo.

L’entité se dégage avec douceur, elle refuse de provoquer une nouvelle fois la colère d’un mage. Elle comprend qu’aucune agression dirigée envers elle, mais le ton et la poigne sévères réveillent en elle une anxiété désagréable.

— Je m’en suis occupée, répond Ombre avec un calme simulé.

— Tu t’en es « occupée » ? s’étonne la duchesse avec un sourcil haussé.

Ombre se répète, appuie l’intonation sur le mot « occuper », élude le fait qu’elle a perdu une parure dans la manœuvre.

— Tu as… changé, constate Irelia, après un silence.

— J’ai failli mourir, réplique l’impostrice.

Cette explication, l’entité l’a préparée avec soin. Elle sait qu’elle résonne en Irelia qui a passé sa jeunesse au sein de l’Ordre du Lycoris, à affronter les Déshéritées, ces créatures magiques dangereuses, incontrôlables et insubjugable. La faucheuse, Irelia la connaît mieux qu’Ombre.

La duchesse acquiesce, convaincue.

Elle perd son regard sur les invités, s’attarde sur le Duc. Aiden de Harriot domine la discussion. Ses laquais s’amassent autour de lui et arrachent ses paroles comme des vautours la chair d’une carcasse :

— « Seigneur Êlo », ai-je plaidé, « je n’ai aucun désir de sédition. Je souhaite seulement connaître votre nature, car la déterminer, c’est comprendre la magie. »

Le public s’esclaffe à sa remarque. Irelia, elle, serre les dents. Elle récupère deux coupes de dukat, un vin effervescent parfumé à la framboise, et en place une dans les mains d’Ombre. Elle tourne son regard vers la jeune femme, prend le temps de calmer l’agitation provoquée par ce qu’elle perçoit comme un blasphème avant de me demander :

— Souhaites-tu que je t’introduise à quelqu’un ce soir ?

Par ces mots, Irelia offre un soutien indirect, auquel même le Duc ne peut s’opposer. Une proposition que Roselynd a toujours refusée. L’entité, elle, l’accepte avec gratitude.  

— J’admire la duchesse de Lunavelle.

Ombre à bien réfléchi à sa tirade. S’est-elle exprimée comme un mage ? Elle estime que oui.

Leurs regards se dirigent vers l’adepte en question. Ses cheveux crépus délavés par l’âge gardent une nuance bleutée et ses yeux indigo percent le verre de ses lunettes. Elle porte l’uniforme outremer et or de l’Ordre du Trident, la marine elôite dont elle est la maréchale, au lieu du costume azur et or de sa famille. Les invités s’inclinent devant elle et les deux soldates qui l’accompagnent, puis les laissent s’isoler. Doréa a salué le Duc à son arrivée, mais désormais, elle l’ignore.

— Je vois, commence Irelia, perplexe. C’est une adepte extraordinaire, oui. Savais-tu que sa fille était le bras droit de ton père ?

Par l’Empereur fou ! jure Ombre. Où s’arrête l’influence de cet homme ?

— Je te présenterai le maréchal Aldring de l’Ordre du Lycoris. Glenn n’est pas venu, il déteste… il aime peu de choses. Tu comprendras lorsque tu le rencontreras demain.

Ce nom, Augustin l’a évoqué tant de fois, ce Glenn Aldring, ce maréchal de l’Ordre du Lycoris, cette personne qu’Augustin maudissait pour s’être opposé à son enrôlement au sein de son ordre. Roselynd en avait été surprise, personne n’ignore l’amitié entre Irelia et Glenn Aldring. Mais comment donner tort au maréchal ? Augustin est un abruti. Et puis il a refusé une invitation du Duc. Peu oserait.

Un bon point pour lui.

— Que comptes-tu faire ? demande Irelia, brusquement.

Ses yeux anthracite se fixent sur l’impostrice. Roselynd a perdu son fiancé, son titre et bientôt elle cèdera Kareha, l’Oiseau de feu que Garance s’apprête à subjuguer. Que répondre ? La défaite habillait Roselynd comme une seconde peau. Aujourd’hui, Ombre rejette cette tenue, quitte à en rester nue. Elle accomplira la volonté de son hôte, sinon quel sens a son existence actuelle ?

— Je ne me laisserai plus écraser, Irelia.

Alors l’entité admire le fin sourire qui naît sur les lèvres de la duchesse, elle contemple l’idée de révéler la vérité à Irelia, puis renonce. Comment la duchesse réagira quand elle comprendra que Roselynd a disparu ? Que l’enfant qu’elle aimait n’habite plus cette chair ? Ombre frissonne. Le froid ne saisit que son âme. Son corps, lui, accepte la chaleur du bras qu’Irelia passe autour de son épaule.

Garance apparaît enfin, vêtue d’une robe blanche traditionnelle, une longue toge fluide à manches nues et à la ceinture d’or, dont l’étoffe vaporeuse flotte sur ses formes comme un nuage. La lumière des cristaux pare sa chevelure d’une auréole d’or liquide alors qu’elle parade devant ses invités. Quand elle rejoint Augustin, Ombre dévisage Garance. L’entité peine à démêler les émotions qui la bousculent : Dédain ? Haine ? Jalousie ? Le reste de l’amour contrarié de Roselynd, détermine-t-elle, auquel se mélange sa propre envie d’un corps magnifique et sain. La demi-sœur le remarque et un sourire aux lèvres, se penche vers son fiancé pour lui déposer un baiser sur la joue. Le regard noir que lui lance sa future belle-mère a au moins le mérite de lui faire baisser les yeux. Même la fille chérie de Harriot ne risquerait pas de provoquer celle qui fut pressentie pour devenir maréchale du Lycoris, avant de s’effacer au profit d’un de ses protégés.

Le silence tombe avant que le bruit du cristal qu’on percute sonne. Le Duc s’avance au milieu de la salle, sa présence attire l’attention, sans geste particulier et sans élever la voix, prend la parole. Et on l’écoute.

— Je vous remercie de votre venue ce soir. Sous le regard du seigneur Êlo, le futur de Harriot s’écrit. Ma très chère fille, Garance de Harriot, aura le privilège d’affronter Kareha, l’Oiseau de feu, si lié à notre maison. Puisse-t-elle vaincre et subjuguer.

La table lève son verre et reprend la formule canonique « Puisse-t-elle vaincre et subjuguer ».

Puisse-t-elle perdre et s’étouffer !

Ombre sens les regards que lui lancent ceux fiers assister à l’investiture de Garance au titre d’héritière. C’est une nomination à demi-mot, certes, mais limpide pour un mage. La demi-sœur de Roselynd s’avance à son tour. Ses yeux d’or semblent se poser sur chacun des convives, peut-être s’attardent-ils plus longtemps sur Ombre.

Elle commence par remercier les témoins de sa veillée avec un sourire modeste pour un adepte, mais qui ne manque pas moins de suffisance. Elle déplore les rares absents, le Duc ne se seraient pas permis une telle de faute de goût, puis enchaîne sur l’honneur qu’elle ressent d’être la subjugatrice de l’Oiseau de feu.

Elle s’estime déjà vainqueur.

— Je tiens à montrer ma reconnaissance envers le mage qui m’assistera demain.

Du coin de l’œil, Ombre remarque qu’une rousse avec un singe-araignée pas plus grand qu’un avant-bras sur l’épaule exulte. Elle entame un pas et la réplique de la peste la coupe :

— Ma chère sœur, Roselynd.

Ombre, le nez dans son vin, finir d’avaler une gorgée. Elle en ingurgite une seconde, hésite, avant de rejoindre Garance de Roselynd, qui tend les bras vers elle. L’adepte rousse, elle, lui lance des éclairs du regard. Des murmures, encore des murmures, l’accompagnent. Assister un mage le jour de sa subjugation est le plus grand honneur que l’on puisse faire à un proche et désigner sa sœur pour ce rôle n’a rien d’étrange. Mais Garance ? Choisir Roselynd ? Est-ce un affront ? La première étape d’une tentative d’assassinat ?

Je peux comprendre une tentative de meurtre. Mais l’humiliation pour l’humiliation n’a aucun sens.

À côté de l’autre Harriot, « Roselynd de Harriot » semble minuscule. Et pour cause, là où les mages dominent par leur taille et leur masse, Roselynd, elle, est une petite branche qui gratte à peine le mètre soixante.

Garance continue son discours et sa flûte toujours à la main, l’entité espère en vain que les quelques lampées d’alcool qui lui restent la rendront suffisamment éméchée pour supporter ce laïus.

Garance termine son babillage sous des bravos enthousiastes et oublie Ombre dès que les premiers invités s’approchent pour la féliciter…

…Contrairement à une jeune mage au singe doré, qui elle, ne quitte pas l’entité des yeux.

— Tu n’es pas obligée de l’assister si ton état de santé ne le permet pas, lui apprend Irelia après l’avoir rejoint.

Ombre récupère une autre coupe de dukat. Elle aime comme les bulles et la forte saveur de framboise caressent sa langue. Et si remarque que chacune de ses gorgées la rend plus légère, elle préfère céder à la sensation plutôt que de la combattre.

— Je seconderai Garance, lui réponds l’entité.

Mieux vaut la laisser m’humilier que de me faire frapper. Roselynd a raison sur ce point : je dois choisir mes batailles.

Avant qu’Irelia ne réussisse à formuler un contre-argument, son mari, un homme qui n’a jamais eu plus de deux mots pour Roselynd, l’interpelle. Il lui chuchote quelque chose à l’oreille, Irelia claque la langue. Lorsque l’attention d’Irelia revient sur Ombre, le duc de Sebour lui lance une œillade agacée.

— Roselynd, insiste-t-elle, demain, viens me voir. C’est important ! Viens me voir avant tout ! Ah ! Et j’ai fait remettre un colis pour toi à tes domestiques.

Elle suit son époux.

Du reste de la soirée, Ombre ne se souvient que du goût de l’alcool. Elle oublie même la camériste aux yeux terracotta qui lui donne une petite boite en bois.

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