Alex était libre. Mieux encore, Erwan n’en avait pas été tenu responsable : il était parvenu à garder la confiance de Donovan et Eobard avait subi le courroux du tyran à sa place. Un coup de maître. Toutefois, l’infiltré se voyait désœuvré depuis qu’il avait atteint ses objectifs. S’il n’identifiait aucun moyen de communiquer avec la Dissidence, difficile de poursuivre ce double jeu qu’il s’était donné tant de mal à préserver. Sa mémoire toujours aussi fragmentée ne lui offrait que de rares nouveautés, quelques flashs épars, dont un lieu impossible à déterminer. À chaque occasion disponible, il errait sans but apparent, parfois bien loin de l’antre où il s’était condamné à demeurer. Suivant son instinct, il sentait qu’il se rapprochait de plus en plus de son passé, de cet endroit qui pourrait s’en révéler la clé.
C’était l’un de ces moments où il se laissait porter au gré de ses pressentiments, caressant l’espoir d’arriver à bon port. Le hasard de ses pas l’avait conduit jusqu’à une auberge. Sombreflamme. Il s’arrêta net. La brume de ses souvenirs s’agita devant ces lettres stylisées. Dissipant son hésitation, il s’assura de réajuster sa cape autour de son visage avant de franchir le seuil.
Après avoir poussé la porte, il balaya la salle du regard puis, guidé par son intuition, s’avança vers l’une des tables située contre un mur, un peu à l’écart. Personne ne fit attention à lui pendant qu’il s’installait.
Sirotant sa commande, il écoutait d’une oreille distraite les conversations alentour en essayant de rappeler à sa mémoire les vestiges de son existence lorsqu’un homme encapuchonné s’invita face à lui.
— Tu en as mis, du temps.
Ce timbre grave rehaussé d’un léger accent, ces cheveux châtain grisonnants… Le nom associé lui échappait, pourtant Erwan connaissait l’anthracite de ces iris. Sous ses paupières closes, des images s’entrechoquèrent, écrasantes, violentes ou plus douces.
— Pourquoi tu dis rien ? s’impatienta l’ombre de ses réminiscences. Tu sais bien qu’on peut parler en toute discrétion ! En tout cas, tu joues ton rôle à la perfection ! Et surtout… Merci d’avoir sauvé Alex.
Erwan avait l’impression qu’une massue cognait son crâne à mesure que son interlocuteur débitait ses paroles. En revanche, il saisit l’émotion qui en émanait à l’évocation de son exploit. Il l’observa attentivement. Un proche d’Alex…
— Je ne sais même pas pourquoi je l’ai fait, ni ce que je suis en train de faire en ce moment même.
Une compassion non dissimulée se peignit sur cette physionomie insaisissable, fondue dans la pénombre, teintée d’autres sentiments… des regrets ?
— Oh… Alors c’est vrai, elle n’y est pas allée de main morte.
Boris. Révélation brutale. Tout s’éclairait, tout s’agençait. Boris, leader de la Dissidence, grand frère d’Alex. Son meilleur ami. Soulagé, Erwan vida d’un trait sa pinte avant de la reposer sur la table dans un choc assourdi.
— Bon sang, ça y est, ça me revient… Je commence enfin à tout assembler !
Le portrait de cette beauté incandescente qui le hantait s’imposa une fois de plus. Celle qui avait provoqué sa déchéance, celle qui lui avait volé son essence.
— Elle m’a déglingué le ciboulot, tu peux le dire ! déplora-t-il d’un ton amer. Tu connais la garce qui m’a fait ça ?
Une expression furtive de surprise peinée traversa les traits de Boris. Pourquoi cette réaction ? s’interrogea Erwan.
— Hum… Eh bien, ça n’a plus trop d’importance, éluda-t-il en proie à un malaise manifeste. De quoi te souviens-tu, exactement ? Tu joues un rôle important, nous ne pouvons nous permettre un échec, maintenant que tu es arrivé jusque là !
— Tu veux dire, après que j’ai sacrifié mon intégrité ? ironisa Erwan. Très bien… Quand j’ai repris conscience, tout a été compliqué. Seule ma mission vis à vis d’Alex m’apparaissait clairement, même si je ne savais pas réellement où me situer. J’ai agi par instinct, par intuition. Cette même intuition qui a fini par me mener jusqu’ici. Je pense me souvenir de l’essentiel, à présent.
— Alors, bon retour parmi nous, mon pote ! J’envoie ma tournée pour fêter ça !
Tout en s’exprimant avec ferveur, Boris s’était levé pour tendre une paume ouverte vers lui, son visage bourru fendu d’un large sourire. Erwan n’eut pas le cœur à revenir sur ses doutes, sur l’identité de cette femme obsédante, ni sur les desseins qui l’avaient mené à ses mésaventures. Malgré ces questions tourbillonnant inlassablement dans sa tête, il accepta donc la poigne puissante sans un mot, souriant à son tour.
— Raconte-moi comment tu as réussi à sauver mon frère, s’enquit Boris les yeux plein d’étoiles.
Ainsi, Erwan entama son récit, enjolivant chaque action afin de le rendre épique, tant pour faire plaisir à son ami retrouvé que pour écarter ses propres tourments.
Suite à chacune de ses séances d’entraînement avec Lucien, Hélios avait convenu de rejoindre Ignus. Une complicité nouvelle s’était nouée entre eux durant ces cours supplémentaires officieux. Le néophyte progressait vite grâce à la complémentarité de ses deux mentors. Leur rituel bien rôdé leur octroyait une certaine discrétion. Aussi, ils n’avaient éveillé aucune curiosité.
Or, cette fois-là, Ignus fit irruption avant la session officielle d’Hélios transporté par une étrange euphorie :
— Tu ne vas pas le croire, j’ai fait une découverte incroyable !
— Tu es déjà là ? Je n’ai pas encore vu Lucien et…
Les yeux brillants, Ignus saisit son ami par les épaules sans lui laisser le temps de terminer sa phrase. Dès qu’ils s’isolèrent dans son Repère, l’instructeur annonça de but en blanc, d’une voix tremblante d’émotion :
— Hélios, j’ai trouvé un moyen de retrouver tous mes souvenirs de l’époque où j’étais mortel.
Abasourdi, l’apprenti accusa le coup. Lui-même s’était interrogé à plusieurs reprises : n’aurait-il pas voulu savoir d’où il venait, qui il était, avant ? Cependant, les avertissements de Lucien résonnaient avec justesse dans son esprit. Se remémorer sa propre mort pourrait s’avérer à double tranchant, détruire la psyché de celui ou celle qui s’y aventurerait. Ignus avait compris comment se réapproprier son passé. Avait-il mesuré les conséquences de cette découverte ?
— Me souvenir de chaque instant, de chaque personne que j’ai connue… Tu te rends compte ? Ce serait merveilleux !
— Je… Tu ne crois pas que ça va à l’encontre de ce que nous sommes censés faire ?
Devant la perplexité soucieuse d’Hélios, l’entrain d’Ignus s’évapora sur-le-champ et il fronça les sourcils.
— De quel droit me juges-tu ? Tu ne connais même pas encore toutes nos règles ! s’emporta-t-il.
Hélios resta coi, déstabilisé par l’attitude changeante de son ami. Il en savait assez pour discerner qu’Ignus avait dû enfreindre les règles évoquées afin de parvenir à ce résultat. Notamment ce fameux Traité dont Lucien lui avait enjoint de prendre connaissance. Ignus lui lança un regard suspicieux.
— Tu ne vas quand même pas en parler à Lucien, si ?
— Je persiste à te déconseiller une telle entreprise, mais si ce n’est pas ce que tu souhaites, je ne vois pas pourquoi je lui en parlerais…
Ignus se détendit et Hélios dissimula son trouble derrière un sourire de façade. En effet, sa position ne lui permettait pas de juger les actes de son mentor. Par ailleurs, il avait d’autres préoccupations dont il désirait s’entretenir avec lui.
Parallèlement à ses entraînements, Hélios fréquentait souvent Aurora. Leurs échanges agréables renforçaient son affection pour elle. Néanmoins, il recueillait avec désarroi ses confidences. Ignus l’évitait sans cesse, au point qu’ils ne s’étaient même plus croisés depuis la Fête. Cette absence pesait à son amie. Hélios avait fini par avouer qu’il le côtoyait toujours.
— Je dois te parler de quelque chose d’important, de mon côté.
— Si important que ça ? questionna Ignus en arquant un sourcil sceptique.
— Aurora se morfond. Tu lui manques. Pourquoi l’évites-tu ?
— Cela ne te regarde pas. Je voulais partager ma joie avec toi, visiblement c’était une erreur.
Le ton sec d’Ignus sonna comme une gifle aux tympans d’Hélios. La colère le gagna.
— Mais qu’est-ce que tu racontes !? Je viens de te dire qu’Aurora souffre de ton absence, et c’est tout ce que tu trouves à répondre !
— Ne vois-tu pas que tu es plus important à ses yeux, désormais ?
Bouche-bée, Hélios ne devina pas tout de suite le sens de cette insinuation. Ignus serait donc vraiment jaloux ?
— Tu as pris ma place, pour Lucien comme pour Aurora, continua-t-il, acerbe.
C’était évident, Ignus se sentait rejeté par sa faute. Même s’il avait tenté d’adoucir cette amertume en lui offrant sa sollicitude, Hélios ne pouvait pas effacer le bouleversement que son arrivée avait suscité.
— Je comprends ta rancœur en ce qui concerne Lucien… Mais pour Aurora, tu es le seul responsable, se défendit-il pourtant.
— Je ne peux plus rester auprès d’elle, pas tant qu’elle ne sera pas prête.
— Prête ?...
— Hélios. Tu es en retard.
Lucien n’aurait pas pu tomber plus mal. Ignus semblait regretter les paroles qu’il avait prononcées du bout des lèvres. Son visage s’était fermé.
— De quoi est-ce que tu parles, Ignus ?
— Peu importe.
— Prête à quoi ?
— Vous êtes tous les deux aussi bornés l’un que l’autre en tout cas… Lucien t’attend, il me semble, conclut-il en le chassant de son Repère.