— Sioba, tu viens manger ?
La tête d’Aénuo dépassait par la porte entrebâillée de la chambre. Ses boucles rebondissaient au petit bonheur la chance autour de son visage. Sioba et lui avait répété toute la journée, à tel point qu’elle avait des fourmis dans les doigts, de légers élancements aux tempes, un sourire jusqu’aux oreilles et une joie étourdissant sa tête. Aénuo ne l’avait quittée qu’une heure auparavant, pour aider Di avec les préparatifs du soir.
— Je finis ma lettre et je vous rejoins en cuisine, répondit-elle.
— Je me disais que tu pouvais rester en salle, ce soir, et en profiter un peu.
Sioba leva vers lui un visage soucieux.
— En salle, avec les marins et tout ? Je suis désolée, mais je ne suis pas sûre d’avoir envie …
Aénuo et Di avait certes convaincu l’équipage qui partait le lendemain que Sioba devait seconder l’apprenti Passeur de mémoire blessé pendant sa Cérémonie du Vent, cependant, si la perspective de jouer de la musique et de naviguer réjouissait Sioba, celle de se mêler plus que de raison à une foule de gens qui ne l’appréciaient guère ne la tentait pas plus que ça.
Le sourire d’Aénuo s’élargit pourtant.
— On essaie ? Et si ça ne te va pas, je t’apporterai moi-même ton repas ici. Avec un supplément de feuilletés aux pommes.
Quand ils descendirent, la salle était pleine de musique, de danse, de rires et de l’odeur chaude de tourtes et de légumes rôtis. Sioba avançait tête baissée. Les regards qu’elle croisa à la dérobée la surprirent toutefois : ils n’étaient pas aussi défiants que d’habitude. Certains se révélèrent même … amicaux. En la croisant, une des membres de l’équipage du lendemain lui plaqua carrément une main sur l’épaule et brailla :
— Prends des forces pour demain !
Interdite, Sioba se retourna pour l’observer rejoindre un groupe particulièrement bruyant.
— C’était quoi, ça ? chuchota-t-elle à Aénuo tandis qu’ils s’asseyaient à une table près du comptoir.
— Ils t’ont entendu jouer, dit simplement Aénuo.
— Et alors ?
— Ils ont aimé, sourit-il.
Sioba trouva cette explication absurde. Elle oscilla néanmoins entre le trouble et la fierté. Dans tous les cas, une bouffée de satisfaction monta dans sa gorge.
Les vantaux qui menaient à la cuisine s’ouvrirent dans un battement, l’extirpant de ses pensées. Une petite femme trapue, pommettes hautes et yeux noirs acérés, en émergea.
— … encore une cargaison officielle disparue, racontait-elle.
Elle se retourna pour tenir un battant, ses multiples tresses voletant dans son dos. Elle portait une chemise aux manches retroussées qui révélaient des bras à l’impressionnante musculature. Sa voix pleine et claire passait facilement au-dessus de la musique festive qui résonnait dans la salle. Sioba la reconnut : il s’agissait de Mab, la capitaine du deux-mâts pour lequel aurait lieu la Cérémonie du Vent le lendemain.
Di sortit à son tour de la cuisine et déposa des assiettes fumantes derrière son bar.
— Un coup de l’Aveugle ? demanda-t-elle d’un ton bourru.
— Possible. Eux ou d’autres. Beaucoup tentent leur chance dans le brigandage, aujourd’hui. Jamais avec autant de succès que l’Aveugle, tu me diras. Mais vent d’Est ou d’Ouest, le résultat est le même pour nous : les Omèl renforcent les contrôles et les sanctions.
Derrière le comptoir, Mab s’accouda dos à la salle pendant que Di s’affairait près d’elle.
— On faisait cap discrètement sur Pfoubalian pour débarquer les coquilles qui permettent aux familles retenues là-bas de mettre un peu de beurre dans leurs épinards. Tu sais bien comment ça se passe, dans les refuges : ils ont à peine de quoi survivre. Et s’ils se plaignent … laissa-t-elle flotter avant de poursuivre : Toujours est-il que nous ne sommes jamais arrivés. Les Sentinelles nous ont pêchés à la passe de l’épine.
— La passe de l’épine ? Les Omèl sont incapables de naviguer seuls dans ce bouillon.
— À qui le dis-tu, siffla Mab. Un sale rat de fond de cale a dû cafarder.
— Si c’est le cas, il n’a peut-être pas eu le choix, Mab. Tu connais l’emprise … (le reste de sa phrase fut noyé par une exclamation joyeuse des danseurs qui occupait l’espace au fond de la salle).
— Peut-être. Toujours est-il que les Omèl nous envoie en mission suicide pour nous punir. Tu imagines ça ? Ils nous obligent à chercher des traces des créatures sensées peupler l’océan Gulichba. Ils sont obsédés par les légendes Ouktl, ricanna-t-elle, avant de s’assombrir à nouveau. Ils menacent nos familles qui vivent dans les refuges pour s’assurer notre obéissance. Et ce n’est pas tout, regarde ce que ces rats d’Aboutins nous ont fait.
Mab dévoila son omoplate sur laquelle était dessinée une sorte de bouquet de trois spirales.
— Un tatouage de Lien ? gronda Di en s’approchant. Pour quoi faire ?
— Celui-là leur permet de savoir si on est encore en vie, où qu’on soit.
— Mais pourquoi ?
— Pour être certains que si on ne revient pas, ce ne sera pas parce qu’on aura fui mais parce qu’on aura été envoyé par le fond.
Les deux femmes restèrent silencieuses un instant, puis la capitaine recouvrit son épaule et soupira, résignée :
— Il ne nous reste que deux options, sur cet océan de malheur. Débusquer des chimères ou nourrir les poissons.
Un pop sonore retentit comme Di ouvrait une bouteille cubique. Elle ajouta un trait du liquide ambré qu’elle contenait dans deux larges chopes avant d’en donner une à son interlocutrice.
— Mab, tu es la meilleure navigatrice parmi les Ouktl. Allez. Tu mèneras ton équipage à bon port et les Omèl n’auront d’autres choix que de vous laisser en paix.
— Non mais tu t’entends, vieille mouette ? s’esclaffa la capitaine.
Di se contenta de lever sa chope, un sourire en coin et une lueur intense dans son regard noir.
— A l’espoir, déclara-t-elle.
— A la folie, répondit Mab.
Elles burent cul-sec et, dans un même geste, firent claquer leurs chopes sur le comptoir. Mab s’essuya la bouche d’un revers de main. Elle salua Di d’un signe de tête sec puis s’empara des écuelles pour les apporter aux membres de son équipage.
En la suivant du regard, Di tomba sur ceux d’Aénuo et Sioba. Celle-ci se détourna précipitamment. Trop tard, Di avait surpris leur indiscrétion et les approchait, deux nouvelles chopes en main.
Une boule obstrua la gorge de Sioba, et pas seulement parce qu’elle se sentait coupable d’avoir épié leur conversation. Les injustices que supportaient les Ouktl au quotidien venaient de lui sauter au cœur et de prendre corps. Comment pouvait-on imposer des conditions si partiales, si cruelles à d’autres êtres humains ? Personne ne méritait ça, pas même les marins superstitieux et soupçonneux qu’elle rencontrait toujours sur cette île.
— Je me demandais pourquoi ils allaient risquer leur vie en Gulichba, entendit-elle Aénuo murmurer très bas. Je ne savais pas que c’était à cause des Omèl.
— Ça vaut toujours mieux que le trou, déclara Di derrière lui, d’une voix sombre que Sioba ne lui avait jamais connu. Au moins, s’ils meurent, ce sera sous le vent et les vagues.
Elle déposa les chopes à côté d’eux et s’appuya aux dossiers de leurs chaises.
— Tu ne pensais pas ce que tu disais ? Qu’ils pourront en revenir ?
Le visage de Di retrouva sa bonhomie habituelle.
— Qu’est-ce que tu racontes, bien sûr que si je le pensais ! clama-t-elle. Si quelqu’un peut relever ce défi, c’est bien Mab. Allez, vous êtes trop jeunes pour faire cette tête. Buvez ! Vous me direz des nouvelles de mon niniuuu fermenté. Ne t’en fais pas, Sioba, ça n’a rien à voir avec ce que j’ai servi à Mab.
Sioba sirota son verre. Elle se sentit revigorée par l’énergie de Di et le goût épicé et pétillant de son breuvage. Elle osa alors, du bout des lèvres :
— Et puis, je suis certaine qu’avec la Cérémonie que tu dirigeras, Aénuo, les vents ne pourront que leur être favorables.
— Ça, c’est bien dit ma fille ! rugit Di. Tout ira bien puisque mon fils est le meilleur Passeur de mémoire que les océans aient connu !
Elle asséna une grande claque dans le dos d’Aénuo qui recracha ce qu’il venait de boire. Sioba pouffa, menaçant d’en faire de même.
— Allez, une si bonne boisson gâchée, se lamenta Di.
Cette fois, Sioba ne put retenir son hilarité. C’était comme si Aénuo et Di avait percé la bulle de tension qui l’entourait et qu’un incontrôlable fou rire en jaillissait.
Un sourire en coin naquit sur le visage doux d’Aénuo.
— Ah, ça t’amuse ? l’accusa-t-il sans une once de reproche, ses grands yeux remplis de malice. Puisque c’est comme ça …
Il se leva et attrapa les mains de Sioba qui retrouva immédiatement son sérieux.
— Viens danser !
— Quoi ? Mais, et ta cheville ?
— Elle s’en remettra.
— Mais non mais …
Avant que Sioba ne puisse protester davantage, Aénuo l’arracha à sa chaise et l’entraina au fond de la salle.
Les musiciens y jouaient une gigue sémillante. Une vièle à archet au corps fin et nacré lançait une mélodie enlevée, accompagnée d’accords grattés par une cithare en bois d’essences éparses, assemblés en motifs de vagues. Le rythme frappé sur une peau tendue dans un cercle de coquillages ne laissait aucun répit aux danseurs qui tournoyaient dans une ronde.
Sioba n’était pas à l’aise. Elle ne savait pas si c’était sa place. Un Oukt quitta le cercle. Était-ce parce qu’il ne voulait pas danser si elle était là ? Elle voulut faire demi-tour mais Aénuo la retint d’une délicate pression de la main.
— Essaie, lui chuchota-t-il à l’oreille.
— Mais je ne sais pas faire !
— Ne t’en fais pas, tu n’auras qu’à me suivre.
Un frisson chaleureux coula sur les épaules de Sioba. Elle acquiesça.
Ils entrèrent dans le cercle. La personne à droite de Sioba attrapa sa main libre. En un instant, ils furent entrainés dans la ronde.
D’abord maladroite, Sioba se concentra sur les pas d’Aénuo, à sa gauche, et s’accrocha fort à ses doigts. Les danseurs sautillaient, avançaient et reculaient, changeaient de sens selon une carrure qu’elle finit par comprendre. Son corps s’habitua assez à la danse pour qu’elle s’y abandonne. À un moment, la cheville d’Aénuo le lâcha. Sioba le rattrapa. Elle lui proposa de partir, mais son air euphorique sous ses cheveux en sueur lui indiqua qu’il n’en était pas question. Les derniers tracas de Sioba s’envolèrent. Riant comme une baleine, elle fit passer derrière sa nuque le bras d’Aénuo qui, tout aussi hilare, s’appuya à elle. Ils s’élancèrent à nouveau. Sioba oubliait tout. Elle tournait encore, encore, et tournait tant que le monde n’était plus que sons et mouvements. Elle oublia tout.
Même les coups sourds qui commençaient à marteler son crâne.
— En voilà une belle bande de bras cassés.
— C’est pas le bras, maman, c’est la cheville, souffla Aénuo en s’évertuant à libérer la grand-voile de son taud.
— Et moi la tête … ajouta Sioba qui peinait tout autant que lui.
— Ben alors la jeunesse, on supporte pas les soirs de bringue ?
— C’est qu’on n’a pas encore ton expérience de fétarde, vénérable maman.
Di partit d’un grand rire franc et puissant.
L’aurore à peine levée, le petit port constitué de quelques embarcadères accrochés à la plage bruissait déjà d’activités. Di était descendue de son phare tout en haut de la falaise pour assister Mab avant l’appareillage, mais dût finalement prêter main forte à Aéuo et Sioba. Le premier claudiquait encore plus que sa mère et la seconde ne cessait de se masser le crâne.
— Touchée ! gloussa Di. Allez, vous allez pouvoir assurer la Cérémonie ?
— Ne t’en fais pas, maman, la rassura Aénuo, j’ai pas l’air comme ça mais j’ai de qui tenir !
Il voulut en faire la démonstration en exposant les muscles – encore subtiles – de ses bras, ce qui le fit chanceler. Sioba bondit pour le rattraper de justesse.
— Je vois ça, s’inquiéta Di.
— Ça va aller, Di, affirma à son tour Sioba sans en être elle-même tout à fait certaine.
Quel que soit son état, elle ne voulait en aucun cas manquer la double occasion de prendre la mer et de jouer de la musique avec quelqu’un qu’elle appréciait.
— Mieux que ça, même, surenchérit Aénuo qui devait penser la même chose. Avec Sioba, on est une super équipe : puisque j’ai dû mal à tenir debout, elle sera les muscles …
— … et comme j’ai un marteau dans le cerveau, tu seras la tête pensante ! compléta Sioba, gagnée par l’enthousiasme de son ami.
— Nunibué ? demanda Aénuo en baissant ses grands yeux doux vers Sioba.
— Nunibué ! Répondit celle-ci en levant les siens vers lui.
— Pour sûr vous formez un bel équipage ! rit Di, les poings sur les hanches. Me voilà tranquille, allez ! Je vais saluer Mab. Bon vent mes enfants ! On se retrouve pour le dîner.
Le ciel était dégagé, la houle peu agitée. Les voiles furent hissées. Une jolie brise au largue poussait agréablement les navires, Shou(u)ou, le deux-mâts de Mab et Hisiôjaé, le petit voilier d’Aénuo. Di agitait le bras du bout de l’embarcadère. Bientôt, elle et son île ne furent plus qu’un point minuscule à l’horizon. Sioba inspira une grande goulée d’air iodée qui refoula la douleur qui battait ses tempes. Elle se délecta de la sensation du vent dans ses mains tandis qu’elle ajustait l’écoute du foc. Derrière elle, Aénuo semblait aussi apaisé qu’elle. Ils partagèrent un sourire.
Ils naviguèrent ainsi cap nord-est une petite poignée d’heure, quand une large bande d’eau plus claire que le reste de l’océan apparut en travers de leur champ de vision. Sioba entendit de loin la voix pleine de Mab qui donnait ses ordres.
— Nous arrivons aux abords de Gulichba, expliqua Aénuo. Tu vois le courant, là-bas, la grande ligne qui chanfe de couleur ? Au-delà l’océan est indomptable. Mon Hisiôjaé n’y survivrait pas. Prépare-toi à jeter l’ancre, la Cérémonie aura lieu ici.
Aénuo manœuvra pour aborder le deux-mâts. Sioba plaça les pare-battage, affala les voiles, jeta l’ancre et les bouts d’amarrage à un matelot du Shou(u)ou. Elle attrapa son sac de toile et aida Aénuo à grimper sur le pont du navire.
Elle sortit une craie et traça une rose des vents autour d’Aénuo qui, assis sur un tabouret entre les deux mâts, lui conseillait parfois quelques ajustements. Le reste de l’équipage leur laissait la place et les observait, certains avec circonspection, d’autres avec surprise, et d’autres encore, avec un petit air satisfait. Quand ce fut terminé, Aénuo adressa un sourire entendu à Sioba et un hochement de tête à la capitaine.
— Tous le monde à son poste ! beugla cette dernière.
Dans un sursaut chorégraphié, les membres de l’équipage se ruèrent pour se placer en cercle sur toutes les branches de la rose des vents. Sioba s’installa près d’Aénuo et sortit la flûte traversière en bois foncé qu’il lui avait prêtée. Malgré les différences flagrantes avec sa propre flûte – un diamètre plus important et de très nombreuses clés qui semblaient disposées au petit bonheur la chance – des picotements de plaisirs parcoururent ses doigts à l’idée d’en jouer. Elle se campa sur ses deux jambes, dos au vent. Posa l’embouchure sur sa lèvre.
Le navire était plongé dans un silence exaltant, une attente chargée de résolution.
Soudain, la voix d’Aénuo retentit en deux notes descendantes, incroyablement fortes :
— Aux Vents.
Un appel grave, deux notes descendantes auquel l’équipage répondit à l’unisson :
— Aux Vents.
Les marins situés entre les points cardinaux frappèrent un rythme solennel de leurs pieds et sur leurs cuisses. Les autres levèrent haut des objets captant le vent : clochettes qui tintaient au bout d’un ruban ou ensemble de fils colorés qui s’agitaient dans l’air du sud. Sioba frissonna. Aénuo lui effleura le bras pour la sortir de sa contemplation. Elle se ressaisit et souffla un grand coup dans sa flûte.
— Porte nous sur la mer, porte nous tes enfants, enchaîna Aénuo.
— Porte nous sur la mer, porte nous tes enfants, imitèrent les marins.
Ceux qui tenaient les objets firent onduler leurs bras et leurs mains pendant la partie percussive. Les chanteurs reprirent, d’abord Aénuo puis le chœur à l’unisson. Le tempo était plus marqué du fait des percussions qui ne s’arrêtèrent plus, Sioba se sentit entraînée.
— Aux Vents (aux vents), gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement (gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement).
Elle souffla encore dans la flûte.
Aénuo entonna le premier couplet :
— Aux Vents du Sud, bouillonnantes amitiés, Gardez-nous des abîmes obscurs, Attisez la liberté
Seuls les musiciens positionnés du côté de la rose des vents, celui qui soufflait ce matin-là, répondirent à Aénuo dans une polyphonie complexe à laquelle se joignit Sioba, des frissons plein les épaules :
— Gardez-nous des abîmes obscurs, Attisez la liberté.
De nouveau, le refrain. Chaque fin de couplet fut répétée tour à tour par les marins placés à l’Ouest, au Nord puis à l’Est, toujours avec cette polyphonie exaltante.
— Aux Vents d’Ouest, Rageurs et passionnés, Faites gîter nos idées changez nos allures, Attisez la liberté (Faites gîter nos idées changez nos allures, Attisez la liberté.)
— Aux Vents (aux vents), gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement (gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement).
— Aux Vents du Nord, Implacable volonté, Prêtez-nous courage et droiture, Attisez la liberté (Prêtez-nous courage et droiture, Attisez la liberté).
— Aux Vents (aux vents), gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement (gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement).
— Aux Vent d’Est, Caressante bonté, Enflez d’espoir nos voilures, Attisez la liberté (Enflez d’espoir nos voilures, Attisez la liberté)
— Aux Vents (aux vents), gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement (gonfle nos âmes prenons de l’erre, souffle dans le gréement).
Arriva le moment délicat pour Sioba. Elle rejoua d’abord mélodie du refrain, pour se rassurer, puis s’en éloigna jusqu’à entamer un air virtuose et entrainant, aussi volubile que l’air. Par-dessus, les marins du sud se mirent à scander :
— Proche des côtes ou des abysses, Les vents façonnent nos destins
Dans la bonace ou dans le grain, Les vents façonnent nos destins
Au-delà du soir avant l’aurore, Les vents façonnent nos destins
Guidez-nous oiseaux de mer, Les vents façonnent nos destins
Ils recommencèrent, ralliés en canon par les marins de l’ouest, puis ceux du nord et, enfin, ceux de l’est. Quand tout le monde eut rejoint le chœur, Aénuo ajouta le refrain. Le son enflait encore et encore dans un immense crescendo : la scansion des matelots, la voix d’Aénuo, la mélodie de la flûte. Tout entremêlé.
Comme la veille, Sioba s’abandonna aux sons. Sa tête n’était plus qu’une grande vibration. Rien n’aurait pu l’arrêter. Elle ferma les paupières, oublia tout. Quand elle les rouvrit, ses yeux tombèrent sur ceux Aénuo. Elle oublia tout, sauf la musique, sauf Aénuo.
Une brise caressa sa nuque, chuchota dans ses oreilles. L’engloutit.
Le monde se transforma. Il était là, à l’orée de sa conscience ralentie, trouble, comme si elle le voyait de sous la surface de la mer. Elle devina le pavillon à la poupe se mettre à faseyer puis tomber, comme s’il n’y avait plus de vent. Etrange, pensa-t-elle quelque part, très loin. Il faisait pourtant encore danser ses cheveux. Il faisait encore danser son esprit. Elle perçut vaguement les matelots autour d’elle cesser de chanter un à un, mais ne comprit pas pourquoi. Et puis, après tout, quelle importance ? Seuls comptaient la voix d’Aénuo et le son de sa flûte.
La voix d’Aénuo, le son de sa flûte, le martèlement dans sa tête.
Et le vent.
Soudain, son crâne s’ouvrit, son esprit se libéra. Elle n’était plus un corps, elle n’était plus tangible. Elle était plus grande, plus forte qu’elle-même. Jamais elle ne s’était sentie si pleine, si entière. Elle faisait partie d’un tout.
Elle ne remarqua pas la tempête autour d’elle. Elle ne remarqua pas les puissantes bourrasques qui cognaient le navire de face et d’arrière, de babord et de tribord. Elle ne remarqua pas les marins qui s’écroulaient, glissaient, dégringolaient de part et d’autre du pont sans réussir à se raccrocher à quoique ce soit tant le bateau gîtait violemment. Elle ne remarqua pas le mât qui craqua sinistrement malgré ses voiles carguées, ni Mab qui se fraya péniblement un chemin à travers le chaos. Qui brandit son poing devant elle.
Un choc. Tout devint noir.