« La vengeance n’est pas une vertu. Mais c’est un engrais révolutionnaire d’une efficacité redoutable. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
« La vengeance n’est pas une vertu. Mais c’est un engrais révolutionnaire d’une efficacité redoutable. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Gosse, Fil était déjà un blanc-bec impossible à récurer, un p’tit coq persuadé d’avoir des ergots d’acier. Le goût du grabuge lui était venu tôt : caboche dure, poings prompts, colère vive. Il vivait dans un trou perdu du pays Lectois, San-la-Clairière, un bourg blotti entre bois et vallons, plus familier des haches que des chroniques. Son père maniait la cognée avec la constance d’un moine à l’office, et Fil l’aidait dans les futaies lorsqu’il n’était pas occupé à courir les chemins avec sa clique de garnements. Ils s’inventaient des bravoures, cherchaient la rixe et se rêvaient grands avant l’heure. Fil, surtout, se croyait promis aux exploits : un regard de travers suffisait à le voir défendre son honneur, celui de ses compagnons, de son village, voire du pays Lectois tout entier si personne ne venait l’arrêter à temps.
Maydine vivait là aussi, à San-la-Clairière. Ses parents tenaient le métier à tisser dans une échoppe étroite au cœur du bourg. Ça battait la trame du matin au soir, et Maydine prêtait sa main, fine et sûre, aussi bien à l’ouvrage qu’au port des ballots. Avec sa bande, Fil trouvait toujours un prétexte pour traîner dans le coin. Un service à rendre, un détour à faire, une course qu’on pouvait parfaitement remettre au lendemain. Il n’était pas le seul. La moitié des galants du village, lui compris, en pinçaient pour elle sans trop savoir quoi faire de leurs mains lorsqu’elle passait devant eux. Les plus hardis tentaient une plaisanterie. Les plus bêtes se redressaient comme des coqs. Les plus timides regardaient leurs pieds. Maydine, elle, s’amusait de tout cela. Elle avait une façon bien à elle de regarder ces fanfarons : un sourire au coin des lèvres, et voilà leur superbe réduite de moitié.
Fil en avait fait les frais plus d’une fois. Un jour, alors qu’il bataillait contre une souche plus coriace que lui, il l’aperçut en contrebas. Sa mule ployait sous les toiles qu’elle transportait. Il abandonna sa hache. Voilà, se dit-il, le premier vrai combat de sa vie : lui parler, seul. Il avait affronté des ivrognes, des soudards et des bêtes à faire détaler une âme raisonnable, mais voilà qu’une jouvencelle lui faisait perdre l’usage de sa volonté. Sa bravoure fila sans prévenir, le gaillard demeura les boyaux noués, le cœur en déroute et la langue incapable de trouver le chemin de sa bouche. Maydine l’observa quelques secondes, amusée de le voir si démuni, avant de lui demander s’il comptait rester planté là jusqu’à ce que les poules aient regagné leur perchoir. Fil voulut répondre avec une phrase digne de l’occasion, quelque trait d’esprit qui lui rendît un peu de sa superbe. Son courage avait déserté la place et son esprit s’était vidé du même coup. Alors, faute de mieux, il proposa de porter ses ballots. Sa voix trembla, mais elle sortit. Maydine accepta. Il s’empressa de les charger sur ses épaules et prit le chemin de l’échoppe avec une hâte mal contenue, heureux d’avoir trouvé, à défaut de mots, une manière de rester encore un peu près d’elle. Son père, depuis la lisière, le vit abandonner sa hache pour aller jouer les portefaix. Il ne dit rien. Brave homme.
Ce jour-là, Fil découvrit qu’il existait des batailles dans lesquelles les poings ne servaient à rien. Il trouva bientôt quantité de raisons de passer devant l’échoppe, et Maydine, quantité de raisons de ne pas le laisser repartir trop vite. Le soir venu, Fil sautait parfois le mur de sa cour pour la retrouver à l’arrière de la maison. Là, le p’tit coq bravache baissait la crête. Il pouvait bien fanfaronner devant les autres, raconter ses exploits et prétendre n’avoir peur de rien ; devant Maydine, il devenait plus honnête. Elle se moquait de ses grandes phrases, lui demandait des nouvelles de son père, lui parlait de choses auxquelles il n’avait jamais songé. Ils parlaient peu de l’avenir. Ils avaient leurs veillées, leurs promenades, les chemins creux et les bois autour du village. Au fil des nuits, ils se cherchèrent, se trouvèrent, puis finirent par ne plus savoir passer une soirée l’un sans l’autre.
Maydine avait l’art de caresser l’orgueil de Fil tout en lui tordant gentiment le bras. Fil, lui, découvrait qu’aimer quelqu’un signifiait parfois accepter de ne pas être le plus fort, ni le plus malin, ni même celui qui avait le dernier mot. Il s’en accommodait fort bien. Pour une fois, il n’avait aucune envie de gagner.
Les années passèrent. Le jour où les vieux décidèrent qu’ils s’uniraient à la majorité de Maydine, Fil resta un moment sans voix. Il avait rêvé mille fois de leur avenir sans jamais oser lui donner de nom. Désormais, il y voyait une maison, peut-être des enfants, et une place parmi les siens. Maydine, elle, avait déjà choisi. Elle connaissait ses colères, ses fanfaronnades et les peurs cachées derrière ses poings. Elle accueillait ses bravades avec tendresse et ses silences sans les brusquer. Avec elle, Fil déposait ses armes. Il ne craignait presque plus rien, sinon d’ouvrir un matin les yeux et de trouver ses mains vides.
Le jour des noces se leva sur San-la-Clairière dans une fraîcheur de printemps. Le ciel, vaste et bleu, avait revêtu ses plus beaux habits ; quelques nuages blancs, rebondis et placides, voguaient là-haut, grands spectateurs venus du ciel pour assister à la petite comédie des hommes. Le bourgmestre scella l’union sur la place, au milieu des sourires et des chuchotements. Fil eut, durant quelques secondes, cette étrange pensée que le monde avait été fait tout exprès pour lui donner ce matin-là.
Maydine portait une robe violette, simple et légère, qui découvrait ses épaules sous le soleil. Des perles de bois ornaient ses manches ; une couronne de fleurs sauvages entourait son front. Elle souriait. Fil souriait davantage encore. Il souriait si fort qu’un voisin finit par lui demander s’il comptait conserver cette mine jusqu’au soir.
— J’essaie, c’est fatigant d’être heureux.
Maydine étouffa un rire derrière sa main.
— Tu pourrais au moins faire semblant d’être digne.
— Je suis digne.
— Tu as du jus de viande sur le menton et le banquet n’a même pas encore été ouvert.
Fil s’essuya aussitôt.
— Je voulais m’assurer que tu n’épouses pas un homme affamé.
Elle secoua la tête, amusée.
— Tu vas me faire regretter de t’avoir épousé avant même que la fête commence.
— Trop tard. Désormais, tu es liée à moi par les lois, les dieux et, surtout, le ridicule. Si tu me quittes maintenant, je serai l’époux abandonné de San-la-Clairière avant même d’avoir eu le temps de vider une cruche à ta santé. Je n’aurai plus qu’à partir sur les routes et à changer de nom.
Elle leva les yeux au ciel, mais son sourire s’élargit. Les grandes déclarations avaient leur beauté, mais Maydine savait faire tenir tout un monde dans une moquerie.
La ripaille fut large et sans mesure. Les tables ployaient sous les viandes rôties et les gibiers nappés de fruits ; oies dorées, pintades croustillantes, biche aux figues. Un porcelet tournoyait sur la broche, sa peau craquante libérant un fumet épais qui se mêlait aux braises et au cidre. Les corbeilles regorgeaient d’agrumes et de raisins luisants ; gaufres, oublies et beignets disparaissaient des plateaux avant même d’avoir eu le temps de refroidir. Les marmots cavalquaient entre les bancs, les jouvenceaux tournaient les jupons, les anciens, assis en silence, regardaient la jeunesse s’agiter avec des yeux chargés d’années. Tambourins et cornemuses gonflaient le bourg d’une liesse tapageuse. On frappait des mains, on levait les cruches, on respirait à pleins poumons. Dans les recoins plus obscurs, quelques ivrognes rendaient la gnôle, des béjaunes se soulageaient contre les murs et des galants malhabiles recevaient des mornifles, mais la joie dominait, large et bruyante. Fil n’avait jamais vu son village aussi vivant. Sa clique lui tapait dans le dos, jalouse à demi, et son père, un peu en retrait, le regardait avec ce sourire discret qu’il réservait aux choses dont il était fier sans vouloir le dire. Fil aurait voulu graver cet instant dans sa caboche. Il se pencha vers Maydine tandis qu’un cousin passait devant eux.
— Tu le vois celui-ci ? Trois assiettes empilées jusqu’au menton, et il en cherche déjà une quatrième. Voilà un homme qui a compris les vraies richesses de ce monde. Moi, je me contenterai de toi, d’une maison et d’une bonne tourte le dimanche. Enfin… de toi surtout. Pour la tourte, je préfère ne rien promettre.
Maydine se tourna vers lui.
— Fil.
— Oui ?
— Mange ton porcelet.
Il obéit.
La fête s’étira jusqu’au soir, et lorsque les lampions suspendus au-dessus de la place jetèrent sur le bourg une pluie tremblée de lumière, Fil se sentit invincible. Il avait Maydine à son bras, son père à quelques pas, ses amis autour de lui et devant eux une maison où ils allaient commencer leur vie.
La nuit était tombée sur San-la-Clairière, mais la fête refusait encore de mourir. Les cornemuses soufflaient à s’en fendre les poumons, les tambourins répondaient aux cris, et les lampions balançaient leurs petites flammes au-dessus des ruelles. Fil avait encore le goût du cidre sur les lèvres. Ils s’étaient éloignés de quelques pas de la foule, le temps de souffler. Maydine remarqua :
— Tu trembles alors qu’il fait doux.
Fil réfléchit.
— C’est peut-être le bonheur.
— Dans ce cas, tu es bien malade.
Il allait répondre lorsqu’un un bruit de sabots monta de l’autre côté de la place. Un premier coup suivi de toute une cavalcade. Les chants s’éteignirent par vagues. Les conversations se brisèrent. Les cruches cessèrent de circuler. Les enfants semblèrent comprendre qu’un malheur approchait avant que les adultes n’osent se le dire. Une troupe en armes déboucha entre les maisons. Les cuirasses renvoyaient les dernières lueurs des lampions et une bannière aux cinq étoiles d’azur flottait au-dessus des cavaliers. En tête, sur un shire qui dominait les hommes autour de lui de toute sa masse, venait Loren. Il n’avait pas encore le bouc tressé que les années donneraient à sa légende, mais il possédait déjà cette morgue des hommes auxquels personne n’a jamais appris à entendre un refus. Il descendit de cheval et traversa la place. Tout le monde s’écarta devant lui avec cette promptitude que les peuples ont parfois lorsqu’ils tiennent à conserver leurs dents. Ses yeux avaient déjà trouvé la mariée.
— Maydine.
Elle inclina la tête.
— Second Sujet.
Loren regarda l’anneau à son doigt.
— J’avais espéré que vous changeriez d’avis.
— J’ai déjà changé d’avis.
En bon dignitaire, le Second Sujet n’était pas habitué à ce que les choses lui échappent. On pouvait lui refuser une faveur, une grâce, parfois même une bataille. Mais une femme ? Elle devait avoir de bonnes raisons et, dans son esprit, une bonne raison pouvait s’acheter.
— Tu pourrais avoir davantage.
Maydine regarda Fil.
— Je ne cherche pas davantage.
— Tu pourrais vivre autrement.
— Je vis comme je le souhaite.
— Tu pourrais avoir une place auprès de moi.
— J’ai déjà une place.
Elle serra la main de Fil.
— Ici.
Fil sentit sa nuque se raidir. Il aurait voulu lancer une réplique brillante, héroïque, mémorable. Il ne trouva que la vérité.
— Elle m’a choisi.
Loren fixa son attention sur lui.
— Je vois.
Il y eut dans ces deux mots une pointe de raillerie que Fil n’apprécia guère. Le Second Sujet affichait un sourire convenable, poli, parfaitement vide.
— Alors soyez heureux.
Il remonta sur son cheval. Les soldats reprirent leur place autour de lui. La bannière aux cinq étoiles disparut peu à peu derrière les maisons. Et ce fut tout.
Les villageois recommencèrent à bavarder, les cruches reprirent leur tournée et le musicien, après avoir attendu quelques battements de cœur, se remit à souffler dans son instrument. Quelqu’un lança une plaisanterie. Un autre pouffa, un troisième, voyant que le second riait sans avoir reçu de coup de galoche, se mit à rire plus fort. Ainsi vont les foules, il leur suffit souvent de ne plus voir le malheur pour se persuader qu’il a pris la porte. Avant même que la gnôle ait eu le temps de faire le tour des tables , San-la-Clairière avait déjà rangé sa peur dans un coin et repris ses réjouissances. Les marmots recommencèrent à courir entre les bancs, les galants à lorgner les jouvencelles et les vieux à hocher la tête devant cette jeunesse qui ne savait décidément rien des malheurs du monde. Fil, lui, ne riait plus. Il observa longtemps la route par laquelle le Second Sujet avait disparu.
— Tu regardes encore le chemin ?
— Je me demande s’il reviendra.
— Loren ?
— Le chemin.
— Le chemin?
— Oui. J’espère qu’il l’emportera loin d’ici.
Maydine lui prit le bras et l’entraîna vers la danse. En quelques pas, elle rendit à Fil l’envie de rire, de boire et de profiter de cette soirée qui leur appartenait encore. Fil renversa du cidre sur sa chemise et prétendit que c’était une coutume de sa famille. Maydine lui répondit que sa famille devait être composée de gens très mal élevés. Ils étaient mariés depuis quelques heures à peine et possédaient déjà cette façon de se chamailler qui appartient aux couples qui se connaissent assez pour ne plus avoir besoin de se ménager. Au petit matin, ils rentrèrent chez eux. Fil avait encore peur. Maydine le savait, elle n’en dit rien.
Les jours qui suivirent furent doux. Ils apprirent les petites maladresses de la vie commune. Fil découvrit que son épouse chantait lorsqu’elle cuisinait, et Maydine découvrit que son mari chantait encore plus faux lorsqu’il essayait de lui répondre. Ils parlèrent de leur maison, du jardin qu’ils aménageraient derrière, des enfants qu’ils auraient peut-être un jour. Fil voulait des roses. Maydine désirait des légumes.
— Les roses sont plus jolies.
— Les légumes se mangent.
— Les roses sentent bon.
— Les poireaux aussi, paraît-il.
— Personne n’a jamais offert un bouquet de poireaux.
— C’est que personne n’a encore eu ton bon goût.
Le bonheur tient parfois à peu de choses : une main dans une autre, une plaisanterie sans importance, une porte que l’on ouvre, une soupe qui brûle, une chanson mal chantée, le bruit de la personne aimée qui respire à côté de vous pendant que vous vous endormez.
Au quatrième matin, les cloches sonnèrent. Elles avaient une lenteur de glas, une gravité sans musique. Elles annonçaient le malheur avant même que le Héraut eût paru, et chacun, dans le village, en connaissait déjà le nom sans oser le prononcer. Un Héraut écarlate entra sur la place, escorté d’une pléthore de soudards. Sa plume de paon oscillait au-dessus de son chapeau avec une superbe ridicule. Les étoffes rouges, les galons d’or, les bottes luisantes et tout cet attirail de parade tranchaient avec les visages blêmes autour de lui. Sous les dorures et les fanfreluches avançait la voix du Parakoï, et le village tout entier se tut pour l’entendre.
Il déroula son parchemin. Deux gardes s’avancèrent, saisirent Maydine par les bras et la poussèrent devant lui. Le Héraut lut la sentence d’une voix égale, sans colère ni haine. Il parlait comme on récite une prière apprise depuis l’enfance. On reprochait à la jeune femme un outrage au Second Sujet. Vinrent ensuite l’insolence, le mépris de l’autorité, les propos séditieux. On ajouta quelques autres fautes, assez graves pour remplir le parchemin et assez vagues pour ne jamais pouvoir être discutées. Maydine avait offensé Loren. Voilà tout. Évidemment, cela ne pouvait pas s’écrire ainsi. On ne pend pas une femme pour avoir refusé de plaire à un homme. On la pend pour avoir attenté à l’autorité d’une figure illustre. Il suffit parfois de changer trois mots pour transformer une blessure d’orgueil en crime d’État.
Fil fit un pas en avant. Un des soudards lui barra le passage.
— Laissez-la.
Il resta là. Son Don dormait dans ses doigts. Il le sentait pourtant, tapi sous sa peau, cette force familière qui avait si souvent répondu à son appel. Il lui aurait suffi d’un geste, d’une pensée, peut-être de moins encore. Maydine était à quelques pas, et pourtant elle lui paraissait déjà inaccessible. Il voyait son visage, la mèche de cheveux échappée de sa coiffure.
Il voulut bondir, hurler, appeler son Don, sentir ses fils courir sous ses doigts, saisir ces soldats, les jeter à terre, renverser leur potence et arracher Maydine à leurs griffes. Il connaissait la peur, celle des coups, celle du sang, celle d’une lame qui vient à vous. Ces peurs-là laissent encore à l’homme la possibilité de courir, de frapper, de crier. Il existe une autre peur, plus profonde et plus honteuse, qui ne pousse pas à fuir mais vous cloue au sol, qui ne commande ni aux bras ni aux jambes et vous laisse pourtant parfaitement conscient de ce qui va arriver. Le corps devient alors une prison dont on possède la clef sans parvenir à tourner la serrure. Fil sentait son Don frémir sous sa peau. La volonté criait et le corps restait sourd. Il voyait Maydine monter vers la potence.
La femme qu’il aimait montait à la mort et son corps, au lieu de courir vers elle, avait choisi de rester là. Une partie de lui attendait encore qu’un autre surgisse, qu’une voix s’élève, qu’un miracle quelconque rappelle au monde qu’on ne pend pas une femme innocente, qu’on ne tue pas une vie pour satisfaire l’orgueil d’un noble, et qu’aucun sceau, si puissant fût-il, ne pouvait rendre le crime juste. Personne ne vint, le miracle non plus.
Le village demeura silencieux. Les mêmes qui avaient bu à la santé des mariés fixaient maintenant leurs chausses. Une femme pleurait derrière sa fenêtre. Un marmot demanda pourquoi on faisait cela. Sa mère lui posa une main sur la bouche. La Justice aime les foules silencieuses, elles lui donnent l’illusion du consentement.
Maydine arriva au sommet de l’échafaud. Elle chercha Fil des yeux. Il ne sut jamais si elle lui sourit. Peut-être que, des années plus tard, son souvenir avait ajouté ce sourire à son dernier visage, incapable de supporter l’idée de n’y avoir trouvé que la peur. Les souvenirs sont de curieux animaux : ils dévorent les faits et recrachent des images qui nous arrangent.
On passa la corde autour de son cou, la trappe s’ouvrit. Il entendit un bruit sec. Après cela, il ne sut plus très bien ce qui se passa. Le monde s’était réduit à un morceau de corde, à une robe immobile et à ses propres mains, ouvertes devant lui, inutiles.
Fil resta debout. Il aurait préféré tomber.
Le Héraut écarlate attendit quelques secondes. Il déroula un second parchemin. Il n’avait pas l’air pressé. La mort d’une femme ne pressait personne, apparemment, lorsqu’elle avait été dûment signée. Cette lenteur même ajoutait à la cruauté du moment. La Justice n’avait pas seulement voulu Maydine morte, elle avait souhaité que Fil fût là pour le voir. Il ne suffisait pas à Loren de faire disparaître celle qui avait froissé son orgueil ; il fallait encore que celui qu’elle avait choisi assistât à son châtiment, impuissant, avant d’apprendre que son tour était venu. Cette vengeance avait la puérilité des grandes colères et la cruauté des petits esprits : un puissant vexé, une femme condamnée, et tout un pays mis au service de son dépit. Le pouvoir prête parfois ses foudres aux rancunes les plus dérisoires.
— Fil de San-la-Clairière.
L’intéressé releva la tête.
— Au nom de la Justice du Parakoï, vous êtes également condamné.
Toutes les pièces du piège venaient de se rejoindre, et il fallut à Fil un instant pour en mesurer l’horreur.
— Pour complicité dans l’outrage au Second Sujet, résistance à l’autorité et incitation à la rébellion.
Maydine ne pouvait pas avoir dit non toute seule. Une femme ne pouvait pas avoir regardé le Second Sujet dans les yeux et décidé simplement qu’elle n’en voulait pas. Il fallait une autre personne derrière son insolence, un instigateur, un coupable. Même morte, Maydine ne pouvait donc pas être laissée seule avec sa volonté. On lui trouva un complice, l’époux ferait l’affaire. On transforma son amour en influence, son mariage en complot, son refus en rébellion. C’était une manière commode de lui retirer jusqu’au dernier mot : elle n’avait pas choisi, quelqu’un l’avait poussée à choisir.
Les soldats avancèrent. Fil recula.
Alors il courut, sans savoir où, sans savoir combien de temps, avec derrière lui les cris de la Justice et devant lui les Trois Pays. Il ne courait pas parce qu’il était coupable, mais pour sa survie. Et voilà peut-être la chose la plus honteuse de tout ce qui advînt : celui-là même qui, quelques instants plus tôt, n’avait pas trouvé la force de faire un pas pour sauver sa bien-aimée retrouva soudain toutes ses jambes lorsqu’il s’agit de sauver sa propre vie. Son Don lui avait manqué devant la potence ; ses jambes, elles, ne lui manquèrent point devant les soldats. Il avait été pétrifié devant la mort de Maydine et retrouvait maintenant toute sa vigueur devant la sienne. Quel misérable, aurait-il pensé plus tard. Ce jour-là, il ne pensa rien, il courut. C’est une commodité remarquable, la culpabilité : lorsqu’un homme se sait poursuivi injustement, il court ; et lorsqu’il court, la Justice peut montrer du doigt sa course et dire : voyez, il fuit.
La Justice d’un tyran ne s’embarrasse guère de prouver une culpabilité. Elle ne cherche point tant ce qui s’est passé que ce qu’il convient que l’on croie avoir eu lieu. Elle appelle rébellion le refus d’obéir, insolence le courage, crime la résistance et vérité ce qu’elle vient d’écrire sur un rouleau. Elle n’a même pas besoin de faire taire tout un village. Il lui suffit de faire comprendre à chacun qu’il serait fâcheux d’être le prochain à parler.
Fil courait donc. Derrière lui, les cloches sonnaient encore et les soudards donnaient de la voix. Devant lui s’étendaient les Trois Pays, vastes et noirs sous la nuit. Lorsqu’un homme est condamné par la Justice, il lui reste parfois un choix : mourir sur place ou devenir fugitif. Fil choisit la seconde manière de mourir.
Fil venait de quitter l’âge où les malheurs ont encore une issue, où les poings suffisent parfois à régler les querelles et où l’on croit qu’un adulte finira toujours par savoir quoi faire. Il découvrait le monde véritable : celui où l’on pouvait perdre ce qu’on aime sans même parvenir à lever le bras. Le souvenir de Maydine allait désormais marcher avec lui. Elle nourrirait sa colère, guiderait ses pas et finirait par donner un but à sa vie. Rien de bien neuf, au fond : les morts ont souvent cette fâcheuse habitude de pousser les vivants vers la vengeance. La vie se soucie fort peu de la nouveauté des malheurs. Ce qui est arrivé mille fois peut encore arriver une mille et unième, et Fil n’y pouvait rien.
Si quelque conteur avait voulu arranger cette histoire pour la rendre plus convenable, il aurait donné à Maydine un autre destin, à Fil un autre courage et à la Justice de meilleures raisons. La vérité pouvait bien attendre qu’on lui ouvre la porte. La Justice, elle, n’attend jamais. Elle marche toujours du côté de celui qui tient le sceau.