Je parviens à faire une dizaine d’aller-retours avant de m’effondrer à nouveau, haletante, contre le mur de ma cellule.
C’est loin d’être suffisant.
Si les centaures découvrent mon évasion et me pourchassent, je n’aurai aucune chance de leur échapper. J’ignore comment le serviteur de Ceara va m’extraire de cette forteresse, mais j’espère qu’il ne compte pas sur mon endurance. À cet instant, je réalise avec effroi que j’ignore tout sur le fonctionnement de cette prison. Combien y a-t-il de gardes, de niveaux souterrains à franchir pour atteindre la surface ? Vais-je escalader des échelles, crocheter des serrures pour nous libérer le passage ? Devra-t-on se battre ? Je n’ai aucun souvenir du trajet entre la porte de la Dernière Enclave et ces geôles. Je ne suis même pas armée. De nouveau, le poids de ma situation désespérée m’écrase. C’est trop dur. Je n’arriverai jamais à protéger Syndra si je suis incapable de sortir d’ici.
Tu n’es pas une Sorcelame. Tu n’es qu’une pauvre gamine des Fosses, terrifiée et sans défense. Tu mourras si tu essaies de t’enfuir.
Les mots s’insinuent dans ma tête, je ne peux m’empêcher de les écouter. Ils tournent en boucle dans mon esprit comme une litanie funeste. Je repense à Greol, à la force de cet Hybride lorsqu’il m’avait attrapée par le bras. Je revois le regard fou de Ravinel, je sens encore la tension des liens de cette table de torture sur mes bras. J’entends le craquement de la tenaille et une peur indicible me retourne l’estomac.
Je vais mourir.
Ceara a eu tort de croire en moi. Elle m’a confié ses derniers espoirs, et à cause de moi Ambreciel sera détruite. Jaken a bien fait de m’abandonner à mon sort. Il savait que j’étais nulle, pitoyable et inutile.
Oui. Ouvre les yeux, Coddie. Regarde la vérité en face. Tout le monde te déteste. Tes parents sont morts, tu n’as plus aucune famille. Tu ne mérites pas de vivre.
Je ne mérite pas de vivre.
Un rire sinistre résonne dans un coin de ma tête. Au même instant, la température de la cellule chute brutalement. L'air devient si glacial que mon souffle se condense en petits nuages blancs. Une odeur écœurante rampe dans l'obscurité pour s'insinuer dans mes narines, une puanteur douceâtre, mélange de viande avariée et de soufre qui me retourne l'estomac. Mon sang se glace.
C’est lui.
Morgulath. Je sens sa présence dans les ténèbres, invisible mais écrasante, comme un étau qui se referme sur ma poitrine. Je n’arrive plus à respirer. Il est partout dans cette prison, sa puissance est effroyable.
Je dois sortir d’ici.
Un claquement de bottes résonne dans le couloir, chassant l’étreinte du démon et me tirant de ma torpeur. Je frémis. Ce n’est pas la cadence caractéristique des sabots du centaure Greol. Je ne perçois pas non plus son odeur musquée d’équidé dans l’air. Ce sont des pas d’homme. Mon cœur s’emballe, tambourine contre mes côtes à m’en briser les os.
Ravinel.
Le souffle court, je rampe sur le sol de pierre jusqu’à m’aplatir contre le mur du fond. Il est revenu pour finir le travail. Il va de nouveau m’emmener dans cette salle horrible. Je revois son visage mutilé, la froideur de son regard inquisiteur. Je sens presque la brûlure du brasero sur ma peau et l'acier de la tenaille sur mes doigts. La panique m'étrangle, je plaque mes mains tremblantes sur ma bouche pour étouffer un sanglot. La serrure grince, puis le lourd battant de la porte s’ouvre, laissant filtrer un rai de lumière. Je cligne des yeux, habituée à l’obscurité, prête à hurler.
Un jeune homme se tient dans l’embrasure, le visage à peine éclairé par une torche qu'il tient haute. Il n'a pas l'allure massive de Greol, ni la présence terrifiante du commandant du Guet. Ses cheveux sont d'un poivre et sel précoce, et une large tache de naissance lie-de-vin macule la moitié de son visage. Mes yeux s'écarquillent de surprise quand je le reconnais.
Eskel Ravinel.
Il baisse la torche et me scrute d’un air hésitant, presque gêné. Son uniforme semble trop large pour lui, comme s’il tentait de s’y dissimuler. Il dégage une sorte de maladresse et d’innocence qui jure avec l'emblème des porte-Lames cousu sur sa poitrine.
« Coddie Vilmer ? demande-t-il, sa voix étonnament douce pour un Ravinel.
– C'est moi.
– La princesse m'envoie. »
Il fait un pas en avant, et dans le halo de la torche, je vois qu'il tient un paquet enroulé dans un morceau d'étoffe sombre. Il en déplie un coin et me tend le tissu. Il est d'un bleu nuit profond, d'une matière diaphane que j’identifie aussitôt. La même que la robe de Ceara, dont elle m'a parlé dans mon rêve.
« Je suis Eskel Ravinel, dit-il, comme s’il devait s’en excuser. Je... Je suis désolé pour ce que mon frère vous a fait subir. Ses méthodes sont parfois cruelles, mais il fait de son mieux pour protéger la cité.
– Facile à dire. Il ne vous a pas torturé. »
Eskel a un mouvement de recul. Un éclair de tristesse passe dans ses prunelles brunes. Il semble réellement embarrassé de ma réaction, on dirait qu’il porte le poids des atrocités commises par son tordu de frère sur ses épaules. Du menton, il désigne la porte de ma cellule.
« La princesse m’a chargé de vous faire sortir d’ici. »
Il dépose le paquet à mes pieds.
« Vous y trouverez de quoi vous sustenter et une dague. Le morceau d’étoffe a été enchanté par Ceara. Il vous permettra de rester en contact avec elle. Gardez-le précieusement. »
Il se tourne à nouveau vers la porte, l’air tendu. D’un coup d’oeil, il vérifie que la voie est libre, puis me fait signe de le suivre.
« Nous n'avons pas beaucoup de temps. Je ne peux pas vous guider jusqu'à la surface, mon absence serait trop vite remarquée. Mais je peux vous montrer un autre chemin. »
Je franchis le seuil de ma cellule avec l’impression que mes jambes sont en coton. Eskel referme sans bruit et nous entamons ensemble la descente vers les profondeurs des cachots. Le porte-Lame progresse vite, d’un pas rapide et silencieux. Malgré mes muscles ankylosés et les tremblements irrépressibles qui secouent mon corps, je fais de mon mieux pour rester à sa hauteur. Nous nous enfonçons dans un dédale de couloirs labyrinthiques, sombres et humides.
Soudain, un écho lugubre rebondit sur les parois.
Clac. Clac.
Mon sang se glace dans mes veines. Cette fois, pas de doute, il s’agit bien du martèlement de sabots ferrés sur la pierre. La panique m’étrangle. Le souvenir des grosses mains de Greol me frappe de plein fouet. Mes jambes refusent d’avancer. Une puanteur chaude et lourde de bête en sueur m'agresse le visage, âcre, suffocante dans l'étroitesse du couloir. L’ombre monstrueuse d’un centaure en armure, déformée par la lueur vacillante d’une lanterne, s’étire sur le sol et se rapproche de nous.
Heureusement, Eskel réagit au quart de tour. Loin de la maladresse qu’il dégageait tout à l’heure, il m’agrippe par le bras et m’attire dans la pénombre d’une alcôve. Il plaque une main sur ma bouche, étouffant un cri de terreur qui s’apprêtait à franchir mes lèvres. Je ferme les yeux, le souffle court, écrasée contre son plastron trop grand pour lui. L’odeur rance du centaure nous frôle, ses sabots martèlent la pierre à côté de notre cachette. Il s’immobilise. Un tintement de clés résonne, il ouvre la porte juste en face de nous. Eskel me fait signe de me taire, on se recroqueville encore plus dans la pénombre. L’Hybride sort un prisonnier de sa cellule, lui donne un coup de bâton dans les côtes, puis referme le lourd battant et se remet en marche. L’homme crie, hurle de toutes ses forces mais ne peut rien faire pour échapper à son bourreau. Bientôt le claquement des sabots et les supplications s’éloignent dans le couloir. Eskel relâche son étreinte dans un souffle tremblant. Un simple regard partagé suffit : si on nous attrape, je retourne sur le banc de torture de son frère, et lui sera exécuté pour trahison.
Nous reprenons notre chemin avec encore plus de prudence. À trois reprises, nous croisons d’autres centaures mais ceux-ci ne semblent pas en alerte, et nous n’avons aucun mal à les contourner ou à nous dissimuler dans l’ombre. Bientôt, l’humidité dans l’air s’accentue et un courant d’air frais s'engouffre sous ma tunique délavée. Au détour d'une voûte, le couloir s'élargit pour traverser ce qui ressemble à un ancien poste de garde. Un milicien est affalé sur une chaise en bois, les pieds croisés sur une table. Il ronfle comme un sonneur, sa hallebarde posée en équilibre contre le mur à côté de son épaule.
Eskel me fait signe d’avancer à pas de loup. Derrière le garde, un grand coffre au bois rongé par la moisissure contient les effets personnels des détenus. La serrure est cassée et l’objet est entrouvert. Au premier coup d’oeil, j’aperçois la cape brodée de la Main-Noire qui en dépasse, et j’indique à Eskel que je veux la récupérer. Le porte-Lame soupire d’exaspération. Il tente de me dissuader à grand renfort de gestes, mais je m’avance déjà vers le soldat endormi. Pour accéder à la huche, je dois tendre mon bras au-dessus de sa poitrine. Au moindre contact, il se réveillera. Avec délicatesse, j’attrape le coin de la cape et je la tire précautionneusement du coffre. En glissant, elle dévoile la sacoche contenant tout notre matériel. Hors de question que je l’abandonne ici. Je m’avance encore un peu pour saisir la bandoulière. Eskel retient son souffle. Je suis pratiquement couchée sur le milicien, je peux sentir son haleine de vinasse à chacune de ses expirations. Mes doigts meurtris se referment sur la lanière de cuir et je parviens à la soulever. Soudain, un outil métallique se déplace dans l’escarcelle, émettant un cliquetis sinistre. Je me fige. Le bruit est infime, mais j’ai l’impression d’avoir cogné dans un gong. Le sac n’est qu’à quelques centimètres du soldat. Mon cœur tambourine comme un fou dans ma poitrine.
L’homme baille, se râcle la gorge et repart au pays des rêves.
Je soupire de soulagement et ramène à toute vitesse mon matériel jusqu’à moi. Hélas, en me redressant, je percute la hallebarde du milicien posée contre le mur. J’aperçois le visage livide d’Eskel qui se décompose. Avec une rapidité que je ne lui soupçonnais pas, le porte-Lame s’élance et rattrape l’arme d’hast juste avant qu’elle ne touche le sol.
Il s’en est fallu d’un cheveu.
Le silence qui nous accompagne dans notre fuite est lourd et poisseux. Nous n’osons plus prononcer un mot, conscients d’être passés tout près de la catastrophe. Je m’enveloppe avec soulagement dans le manteau de Jaken pour me protéger du froid, et je retrouve le poids familier de mon escarcelle à ma hanche. C’est idiot, mais ce simple frottement à chacun de mes pas m’apporte du réconfort. C’est comme si je n’étais plus tout à fait seule, comme si mon maître se trouvait avec moi. J’observe la silhouette d’Eskel qui se découpe devant moi dans la pénombre, et je me dis que nous allons réussir. Nous descendons encore une volée de marche, tournons à gauche et traversons un cellier poussièreux dans lequel personne n’a dû mettre les pieds depuis des lustres. Finalement, Eskel s’arrête devant une grille encastrée dans un mur de pierre. Elle bloque l’accès à un passage étroit, dans lequel un adulte ne pourrait se déplacer qu’en rampant. Une odeur âcre et fétide s’en dégage, mélange d’humidité, de moisissure et d’excréments humains. Cette puanteur affreuse me rappelle celle de la Fangeuse en plein été, quand les matières organiques flottent à sa surface et fermentent au soleil.
« C’est une canalisation pour évacuer les eaux usées, m’explique-t-il. Elle débouche dans une galerie souterraine. En la suivant, vous trouverez une autre grille à l’extrémité qui donne sur le quartier des Fosses. Les gonds sont tellement rouillés que n’importe qui peut les desceller de l’intérieur. Vous n’aurez qu’à pousser. »
Il détache un cordon de son cou et insère une clé de bronze dans la serrure. Le mécanisme s’ouvre dans un cliquetis grinçant. Puis il s’empare d’une vieille lampe-tempête suspendue à un crochet et glisse une gemme d’éclat maladive à l’intérieur avant de me la tendre.
« Bonne chance, Coddie Vilmer. »
Il n'attend pas ma réponse et s'éloigne à grands pas dans le couloir. Je me retrouve seule face au passage nauséabond, sans avoir eu le temps de le remercier. D’une main tremblante, je défais l’étoffe du paquet de Ceara. Elle enveloppe une galette de pain, un morceau de viande séchée, et une petite gourde d'eau. Je les dévore à toute vitesse, sentant l'énergie revenir dans mon corps. La dague est simple, mais sa poignée épouse parfaitement la paume de ma main. Je la glisse dans ma ceinture, puis je dissimule soigneusement le morceau d'étoffe enchantée sous ma tunique, juste au-dessus de mon cœur.
Je pousse la grille. Elle cède avec un gémissement plaintif, dévoilant une mare sombre et stagnante. Je prends une profonde inspiration, repoussant l’envie de vomir qui me tord les entrailles.
L'eau froide me fouette les chevilles, le boyau est étroit et je dois progresser courbée, mes mains frôlant les parois couvertes de vase. L'odeur est écœurante, un mélange horrible de métal rouillé, de moisissure et de quelque chose d'organique en décomposition. Je me force à respirer par la bouche, la nausée au bord des lèvres. Ma lanterne n’éclaire pas grand chose, c’est à peine si je devine les murs à côté de moi. J’avance à tâtons dans le noir, sentant le sol irrégulier sous mes pas. Par moment, j’entends le couinement de rongeurs et l’écho de leurs pattes lorsqu’ils s’enfuient à mon approche. Le clapotis de l’eau résonne dans mes oreilles, accentuant ma solitude.
Après une éternité dans ce cloaque, l’espace s’élargit enfin sur une vaste galerie souterraine. Les eaux croupies y poursuivent leur chemin en contrebas, s’écoulant lourdement en direction de la fameuse grille dont m’a parlé Eskel. Je m’en approche à pas de loup, l’espoir chevillé au corps. Soudain, des voix résonnent à travers les barreaux. Je me fige. Deux miliciens du Guet discutent de leur ronde nocturne, postés de l’autre côté. S'ils me voient sortir de cette bouche d'égout, je retournerai en prison. La peur au ventre, je recule lentement dans l’ombre, décidée à attendre qu’ils s’éloignent.
C’est alors qu’en revenant sur mes pas, mon regard est attiré par une douce lueur bleutée. En retrait du canal principal, un escalier taillé à même la roche plonge plus profondément dans les entrailles de la cité. Des gemmes d’éclat, incrustées dans les murs à intervalles réguliers, diffusent cette lumière apaisante. Intriguée, je jette un dernier coup d’oeil aux gardes. Les deux hommes n’ont pas bougé, le plus grand s’est même adossé contre la grille. Avec un peu de chance, l’escalier mène à une autre issue. Il descend sûrement vers les catacombes, où les Souterreux pourront m’apporter de l’aide.
Je m’y aventure prudemment. Les marches sont glissantes, raides et humides. La puanteur des égouts s’estompe à mesure que je progresse, remplacée par une odeur minérale, fraîche et presque sucrée. De la mousse apparaît sur les parois, se glissant dans les interstices. Au plafond, je croise plusieurs stalactites qui m’obligent à baisser la tête. La température ne cesse de diminuer et je remercie l’Immortelle de m’avoir permis de récupérer la cape de Jaken. Le silence se fait plus lourd, seulement troublé par un bruissement continu qui s'amplifie à chaque pas.
Au bout d’une longue descente, l’escalier débouche sur une corniche de pierre surplombant une faille naturelle. J’en ai le souffle coupé. En contrebas, une véritable rivière souterraine gronde doucement. L’eau y est d’une pureté absolue, cascadant sur les roches lisses. Les gemmes d’éclat incrustées dans la voûte s’y reflètent comme une myriade de petites étoiles.
Je m’acroupis au bord du vide, fascinée. Je revois soudain les immenses fontaines des Vertueux, ces statues de granite déversant des flots limpides sur les places pavées de la Cité-Monde. Je me souviens m’être demandé comment les nobles trouvaient autant d’eau au milieu de la Dévoreuse.
La réponse coule juste sous mes pieds.
Une colère froide remplace peu à peu mon émerveillement. Les élites du Palais d’Ambre connaissent l’existence de cette source. Ils s’en servent pour alimenter leurs bassins décoratifs et leurs jardins luxuriants, alors que dans les bas-quartiers, les enfants boivent l’eau croupie de la Fangeuse et meurent de la putrescane. Ils ne gardent pas ce trésor pour eux par nécessité, mais pour maintenir leur emprise sur les habitants des Fosses.
Je serre les poings si forts que mes ongles s’enfoncent dans mes paumes à peine guéries. De rage, j’attrape une pierre et la jette dans la rivière, mais elle s’écrase sur la rive avec un bruit sourd. Comment osent-ils nous laisser mourir de soif, quand la réponse à toutes nos prières se trouve là, accessible au plus grand nombre ? Qui a décidé que cette eau devait rester secrète pour mieux nous asservir ? Une foule de noms et de visages défile dans ma mémoire, mais l’un d’eux ne tarde pas à s’imposer dans mon esprit.
Helirio Silas.
Le maître des caravanes. C’est lui qui nous envoie creuser dans ses mines en échange d’une ration d’eau potable. Que Senestrah l’emporte ! Avec la complicité du Guet et des Sorcelames, il a construit sa richesse sur la tombe de ma famille. Si le gros marchand n’avait pas caché cette rivière, mon père n’aurait jamais ramené la fièvre de Tys-Beleth à la maison. Jenna et maman seraient encore en vie.
Une unique larme perle sur ma joue.
Je le déteste.
Je les déteste tous.