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Chapitre 1 — Les pieds dans la fange

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Par MrOriendo , Gae

Ifan reconnut le bruit du chariot avant même qu’il ne tourne le coin de sa saignée. Les roues cerclées de métal sur les planches de bois, le reniflement du mulet, le claquement de langue du charretier qui accélérait. Elle s’écarta.

Pas assez vite.

Le véhicule la heurta à l’épaule et elle s’écrasa tête la première dans la vase. Un froid glacial engourdit son corps tandis que la boue humide et gluante s’insinuait sous ses vêtements, jusque dans ses bottes, et remplissait sa bouche. Le goût amer de la tourbe lui arracha un haut-le-coeur. Une odeur familière d’oeuf pourri et de soufre envahit ses narines.

— Bah alors, la muette ! Tu voulais prendre un bain ?

Les gardes s’esclaffèrent. Leurs rires gras et sonores rebondirent sur les berges du Bourbier. Ifan se redressa en silence. Leur méchanceté ne pouvait plus l’atteindre. Elle subissait ces railleries depuis qu’elle savait tenir une passoire. Le conducteur du chariot l’avait sans doute percutée exprès. La veille, l’intendant avait renversé sa récolte d’ignithe dans la fosse à purin, au moment de la pesée. Ifan avait dû patauger dans l’enclos des boursoufleux pour la récupérer. Et la semaine précédente...

Elle avait oublié. Mieux valait ne pas se souvenir de tout ce que les gardes du commandant Krest lui faisaient subir.

Ne rien dire.

Oublier, c’est survivre.

Sans un mot, elle cracha la boue noire qui descendait dans sa gorge. Elle attrapa un racloir et, d’un geste mû par l’habitude, entreprit de frotter sa robe déguenillée et les chausses trouées qui couvraient ses cuisses. Le tissu, mou et spongieux, ne tarderait pas à raidir lorsque la vase aurait durci. Ifan pesta à voix basse. Son regard accrocha le disque blafard qui se dessinait à peine, au-dessus de l’horizon. Des larmes embuèrent le coin de ses yeux.

Le crépuscule.

Ses vêtements n’auraient pas le temps de sécher.

Elle se redressa. Debout dans le marécage, sa mère lui jeta un regard chargé de reproches. Sa silhouette anguleuse, voûtée par le poids du labeur plus que celui de ses trente ans, faisait saillir ses côtes et les os de ses hanches à travers sa tunique. Sous son vieux fichu de toile crasseuse, ses cheveux gris, raides et cassants, laissaient à peine deviner une ancienne nuance de blond.

Ifan baissa les yeux.

Dans sa tête, le ricanement des gardes s’estompa, remplacé par une litanie familière. Elle n’avait pas besoin qu’on lui répète les conseils prodigués par Solen chaque soir, d’une voix basse et solennelle, dans l’obscurité de leur baraquement insalubre. Elle les connaissait par cœur.

« Ecoute-moi bien, Petite Flamme. Ici, tu n’existes pas. Tu te tais, tu travailles, et surtout, tu n’attires pas l’attention. Le jour où Krest apprendra ton nom, il t’enverra dans la crevasse. »

Ifan reprit son tamis et le plongea dans la vase. Une vive douleur traversa sa colonne vertébrale, mais elle l’ignora. Bandant ses muscles d’enfant chétive, elle arracha le lourd ustensile du marécage dans un bruit de succion écoeurant. Une bouffée d’air toxique s’échappa de la tourbière, l’obligeant à plisser les yeux et à bloquer sa respiration.

Ne rien dire.

Devenir invisible, ne plus exister.

À bout de bras, elle secoua son tamis pour en faire tomber la glaise presque liquide. Lorsqu’il ne resta que de la terre humide et des pierres, elle le cala entre ses genoux. Les sangles qui l’accrochaient à l’arrière de son harnais lui déchiraient les épaules. Tremblant sous le poids de son fardeau, elle fourragea dans la tourbe à la recherche d’éclats plus durs, synonymes d’une écuelle mieux garnie le soir. Une fois, sa voisine de saignée, Eliann, avait découvert un morceau d’ignithe de la taille de son poing. Pour la récompenser, le commandant Krest lui avait offert de la viande de cavalin. C’était bien avant l’hiver, mais elle en parlait encore. Ifan se demandait quel goût pouvait avoir une jolie tranche de viande chaude. En tout cas, c’était forcément meilleur que l’infâme brouet de manil préparé par Morn à tous les repas.

— Eh, la muette ! C’est pas en rêvassant que tu rempliras les quotas !

Ifan versa la tourbe dans un panier avant que le garde ne joue de sa lanière en cuir. Puis elle décrocha son tamis, hissa la lourde hotte sur ses épaules et se dépêcha d’aller la vider dans une nasse partagée avec les Cendres de sa saignée. Demain, elle serait de corvée avec Eliann pour façonner les pains, qui une fois séchés, serviraient de combustible pour alimenter les cheminées des riches habitants de Vearn. Ifan soupira. Elle se plaisait à imaginer la chaleur sur sa peau, le craquement des flammes dans un âtre de briques, le contact soyeux d’un tapis de laine sous ses orteils. Mais non. Dans le baraquement qu’elle occupait avec sa mère et trois autres Cendres, elle n’avait droit qu’à une couverture rêche, un broc d’eau et une paillasse de foin qui sentait la mort, à force d’absorber tous les relents de ses journées dans le marécage. Le feu était interdit, sauf quand le froid empilait des cadavres et le gel durcissait la terre au point de ne plus pouvoir la creuser.

— Fais attention, pourriture de Cendre !

Ifan se mordit la lèvre. Des racines et des gravillons se mélangèrent à la tourbe fraîche dans la nasse collective. Dans sa précipitation, elle avait oublié d’ôter les impuretés. Nouveau reproche silencieux de sa mère. Solen travaillait juste à côté d’elle et la surveillait du matin au soir. Ifan sentait l’ombre de son regard sur sa nuque, où qu’elle aille, même lors de la prière obligatoire de Ran ou à proximité des fosses d’aisance. Elle offrirait volontiers toute l’ignithe du monde contre un peu de solitude.

Ne rien dire.

Endurer, c’est vivre un jour de plus.

Elle s’apprêtait à remplir un panier supplémentaire lorsque l’appel retentit. Un carillon sec déchira l’obscurité naissante. Ifan se raidit. Déjà ? Son regard tomba sur le sac d’ignithe désespérément vide à ses pieds. Sa récolte de tourbe était correcte, mais seuls trois morceaux de roche noire se disputaient le fond de sa besace. Tête basse, elle grimpa les barreaux de l’échelle pour sortir de sa saignée et jeta son fardeau sur les caillebotis surplombant le marécage. Sa mère la rejoignit et, sans un mot, vida son propre sac dans celui d’Ifan. Elle voulut protester, mais Solen la foudroya du regard et posa un doigt sur ses lèvres. Une quinte de toux la secoua.

Une équipe après l’autre, les Cendres furent convoqués dans l’entrepôt pour la pesée. Plusieurs disputes éclatèrent entre les tamiseurs, qui tentaient de dérober un peu d’ignithe à leur voisin dès que les gardes avaient le dos tourné. La saignée d’Ifan fut la dernière à pénétrer dans la grande halle qui servait à la fois d’atelier et de réfectoire. Solen s’avança la première. Elle déposa son sac vide sur une grande balance constituée de plateaux en bois mal dégrossis. Sur celui de gauche se trouvait un bloc de marbre, couvert d’inscriptions à la craie qu’Ifan ne savait pas déchiffrer. Il représentait le poids à atteindre. Derrière l’épaisse table du décompte, le commandant Krest haussa un sourcil et cracha par terre. Malgré sa silhouette courtaude et sa voix nasillarde, personne, pas même ses propres hommes, n’osait soutenir son regard.

Personne, à l’exception de Solen.

« Rien du tout ? » aboya Krest dans sa direction. Puis, à l’intention du garde qui servait les rations : « Pas de repas pour la guérisseuse, Morn ! ». Le marmiton acquiesça d’un bref hochement de tête. Quand vint le tour d’Ifan, elle dut s’y reprendre à deux fois pour hisser sa lourde récolte sur la balance. Lorsqu’il vit le plateau atteindre l’équilibre, la barbiche du commandant trembla et ses yeux de rapace fusillèrent Solen d’un air suspicieux. Il renâcla comme un boursoufleux et, d’un geste agacé, envoya Ifan remplir son écuelle de soupe froide.

Encore du manil.

Elle porta à ses lèvres une cuillère de bouillon insipide, dans lequel flottaient des morceaux de racine amers. Eliann s’installa à côté d’elle et glissa une tranche de pain sous le bord de sa gamelle. Ifan sourit. Elle avait remarqué les regards appuyés que Morn, le colosse chargé de la cuisine, jetait en permanence à sa voisine de saignée. Eliann obtenait toujours un brouet plus copieux, un quignon supplémentaire et même parfois des quartiers de fruit. Mais à sa grande surprise, ce fut vers elle que Morn fit rouler ce soir-là un agrume entier sous la table.

« Pour Solen », crut-elle deviner sur ses lèvres.

Krest se leva à cet instant en raclant les pieds de sa chaise. Ifan sursauta et le fruit, qu’elle avait coincé entre ses orteils, lui échappa. Un sourire malsain déforma les traits acérés du commandant.

« Demain, annonça-t-il, la célébration des Ipaphanales commence. Vearn accueillera des dignitaires étrangers. Les quotas d’extraction sont doublés jusqu’à nouvel ordre. »

Il claqua des bottes et, sans un mot de plus, sortit de la halle, un immense molosse décharné sur ses talons.

Plus tard cette nuit-là, Ifan ne parvenait pas à chasser les mots de Krest de sa mémoire. Les Ipaphanales. Elle revoyait les rues de la cité ducale autrefois, la foule massée devant le palais et Maître Valerius, le conteur de la cour, dressé sur une estrade drapée d’or. À chacun de ses gestes, l’ignithe s’embrasait. Des dragons de flammes serpentaient au-dessus des toits, une pluie d’étoiles scintillantes tombait sur les visages des spectateurs émerveillés. Sa voix puissante les emportait dans un monde lointain et fabuleux. Un jour, elle aussi raconterait des histoires et ferait briller les yeux des gens.

Une toux rauque la tira de son rêve.

Solen gisait, recroquevillée sur sa paillasse. Sa respiration n’était qu’un râle déchirant. Son corps tremblait si fort que la couverture glissa de ses épaules. Du sang noirâtre coulait sur son menton. Sous sa tunique, les chancres gonflés de la fièvre putrescane parsemaient sa peau.

Ifan se figea.

Ne rien dire.

Espérer en silence.

Mais, cette fois, elle n’oublierait pas.

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