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Chapitre 14 : Jours heureux

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Par &douard

J’étais à la veille d’un départ. Encore. Sauf que celui-là était préparé, voulu, excitant. Je tirais le sac à dos prêté par Daanio le long du couloir en me remémorant ses mots de la veille : nous allons traverser les dunes de Léza et longer la côte jusqu’au phare. Nous dormirons en tente pendant cinq jours. Je n’avais d’abord su comment accueillir la nouvelle d’un nouveau saut dans l’inconnu, sans Liiva. La joie brute retrouvée d’Hinnes m’avait fait basculer du côté de l’enthousiasme.

Pour la première fois, mon ami ne s’était pas réveillé de la nuit, sans doute fatigué par le casino et les épreuves sportives. Il avait fallu que Daanio vienne pour le faire descendre au petit-déjeuner. Dans le réfectoire, une ambiance fiévreuse régnait et en entrant, je vis des regards envieux se jeter sur nous. Nous étions de ces privilégiés choisis pour l’aventure, cible des chuchotements. Si la plupart des grands en tiraient de la fierté, je ressentis une profonde gêne. Je devais me forcer à ne pas interpréter leurs chuchotements comme l’écho du mépris ou de la haine. J’avais passé une bonne partie de la journée avec seulement Hinnes et Liiva pour leur échapper.

— Tu veux que je t’aide à porter ton sac ?

La voix de Tejko avait baissé d’intensité pour chaque mot, jusqu’à être tremblante. Son semblant de résolution s’effaça et ses yeux s’affolèrent quand je le regardai. Il peinait déjà à traîner ses affaires : pourquoi me proposer son aide ? J’avais compris qu’il aurait voulu poser une autre question, mais que celle-là avait été la seule à la mesure de son courage. J’ignorais ses intentions, qui transpiraient pourtant dans chacun de ses gestes.  

— Pas besoin.

Nous descendîmes les escaliers dans un silence gêné. Heureusement, Hinnes m’attendait à l’extérieur et je pus échapper à cette situation inconfortable. Nous marchâmes jusqu’à la camionnette noire garée devant la première maison. Aslem et ses deux amis aidaient Daanio à charger. Les voir ranger les tentes et malles dans le coffre me fit réaliser qu’il n’y avait plus de retour en arrière. Dans un jour, nous serions partis.

*

Malgré le cahotement de la camionnette, Hinnes s’assoupit peu après le départ. Son corps glissa contre mon épaule et je sentis son souffle chaud dans mon cou. À côté de moi, Daanio regardait le chemin de cailloux les sourcils froncés, jouant de son volant pour éviter les nids-de-poule. Lorsqu’il échouait, j’entendais tous les bagages se soulever et retomber à l’arrière. Dehors, les premiers rayons de soleil poignaient, griffes rouges sur fond noir. Les autres jeunes devaient encore dormir.

Lorsque Daanio avait annoncé se rendre en repérage au premier lieu de camp la nuit avant le départ, j’avais demandé à l’accompagner pour aider à installer. Hinnes m’avait suivie. Après avoir peiné à le réveiller, nous avions chargé les malles d’intendance. Une curieuse ambiance planait sur Emisal à cette heure matinale. Les jouets mal rangés, les vêtements oubliés et l’herbe battue témoignaient de l’agitation joyeuse de la veille. Dans le silence absolu, il m‘avait semblé pouvoir discerner l’écho de cris d’enfants et l’ombres de silhouettes en mouvement que la nuit n’aurait su chasser.

Désormais, nous arrivions sur une large route de bitume. Daanio accéléra, puis se détendit, ne gardant qu’une main sur le volant. Apaisée par le ronronnement du moteur, je m’assoupis un peu. Cependant, le véritable sommeil se refusa à moi et je rouvris les yeux sur un bâillement du conducteur. Nous étions désormais sur une rocade à trois voies, encore vide. Pour tromper l’ennui, je me décidai à parler :

— Ça fait combien de temps que tu viens à Emisal ?

— Cinq ans. Tous les étés depuis la disparition de mon père.

Déstabilisée par la réponse de Daanio, je détournai le regard vers la portière. Sa réponse sous-entendait un lien entre les deux évènements. Je me souvenais encore de l’émotion perçant dans sa voix lorsqu’il m’avait parlé de son père, mélange d’admiration et de tristesse. Alors que je cherchais un moyen de relancer la conversation pour en savoir plus, l’animateur me devança :

— Mais j’étais déjà venu plusieurs fois enfant. Comme la plupart de mes collègues. Quand on a goûté à Emisal, c’est difficile d’y renoncer.

— À quel âge ?

— La première … je devais avoir onze ans. C’était la première fois qu’on se séparait vraiment avec mon père. Pour lui, c’était très dur de se retrouver seul. Il avait pas beaucoup d’amis, pas d’autre famille. Mais quand je suis revenu, j’avais plus d’histoires à raconter qu’en une année d’école. Les deux années suivantes, mon père n’a pas pu payer le voyage. J’allais dans une école professionnelle loin de chez nous et il peinait à payer les billets de train. J’ai pu y retourner après être devenu apprenti, quand j’ai commencé à gagner un peu d’argent.

— Tu travaillais où ?

— À l’usine. C’était facile d’y entrer : personne n’aime faire les mêmes gestes tous les jours. Mais après toutes ces années difficiles, j’étais content de pouvoir aider mon père. J’ai payé moi-même le voyage pour Emisal toutes les années qui ont suivi. Ça me faisait tellement bien de retrouver ma place d’enfant pour deux semaines. De passer de la grisaille au soleil et de la monotonie au rêve.

Tandis qu’il parlait avec passion, un sourire se dessinait sur son visage fatigué. Son regard semblait se perdre dans la contemplation de vieux souvenirs.

— À Emisal, on ne jugeait pas mon physique ou mes origines. J’ai rencontré mes meilleurs amis, des adultes à qui m’identifier. J’ai découvert qui je pouvais être.

Le ton que prenait sa voix en prononçant Emisal suffisait à faire accélérer mon rythme cardiaque. Son amour profond pour cet endroit m’attendrissait. Sans trop y croire, j’espérais pouvoir tenir un jour le même discours. Il y eut un silence. Son sourire s’affaissa. Je le relançais, espérant raviver son enthousiasme :

— Tu es devenu animateur l’année d’après ?

— Non.

Ce non était lourd, pesant. Je lançais un regard interrogateur à Daanio qui finit par ajouter :

— Mon père est tombé malade. Ça a commencé par des crampes, des balbutiements, de la maladresse. Un mal incurable qu’ils ont dit. Son cerveau mourait à petit feu. Ça a duré trois ans.

Daanio ne put pleurer. Son corps semblait figé par l’horreur de ses souvenirs. Il continua à raconter d’une voix balbutiante :

— J’ai arrêté de travailler pour l’aider à s’habiller, à manger, à se déplacer. Je l’ai vu maigrir, dépérir. Chaque nouveau jour était pire. Il n’y avait rien à faire pour l’empêcher. Mon père perdait peu à peu la raison. Parfois, il ne me reconnaissait même pas. Je suis resté avec lui tous les jours jusqu’à la fin. Son dernier printemps, j’ai vendu la maison et on est parti en voyage. Il avait toujours rêvé d’aller à la montagne. J’ai roulé avec lui sur le flanc du Pic de Givre, j’ai poussé son fauteuil au pied des cimes aux neiges éternelles. J’espérais que les plus belles montagnes du continent réussiraient là où les médecins avaient échoué. Mais il ne semblait rien voir, rien comprendre. Je ne savais que faire pour raviver les flammes qui l’avaient toujours habité, pour retrouver l’homme qui m’avait élevé et rendu fier. Il continuait de respirer, mais je l’avais déjà perdu.

Tandis qu’il racontait, le soleil achevait de s’élever, et nous dardait ses rayons avec une joyeuse insolence. De longs camions arrivaient sur l’autoroute, traînant leurs cargaisons comme des fourmis des brindilles. À chaque fois que Daanio en dépassait un, mon siège tremblait tandis que notre cargaison se balançait. Je tournai la manivelle de ma vitre pour aérer l’habitacle et les cheveux de l’animateur s’envolèrent tandis qu’il reprenait son récit :

— Il est mort deux jours après le solstice. J’étais heureux de savoir qu’il allait enfin rejoindre ma mère, après une si longue séparation. Il l’aimait tant. Je suis monté jusqu’à un lac gelé et j’ai immergé son corps, comme c’était la tradition pour les gardiens d’In-gû. Je n’avais plus de maison, plus d’argent. Alors je suis allé au seul endroit où je pouvais trouver ma place : Emisal.

En prononçant ces mots, Daanio sembla s’apercevoir de la dureté de son récit pour une fille de mon âge. Il voulut chasser la tristesse de mon visage en me jetant un regard souriant. Il me raconta ses premières années d’animateur, ses erreurs et rencontres, jusqu’à devenir directeur. Quand nous sortîmes de la rocade, il me chuchota sur le ton de la confidence :

— Ma dernière année à Emisal, j’ai rencontré une fille incroyable. Dès que je la regardais, elle souriait et mon estomac se serrait. Le soir, sur mon lit en hauteur, je repensais à chacune de nos interactions et il y avait comme un petit oiseau qui battait des ailes dans mon ventre. Quelques jours avant la fin, j’ai compris qu’elle m’aimait aussi. C’était la première fois que ça m’arrivait. C’était fou. J’avais l’impression qu’on était fait l’un pour l’autre, qu’on passerait notre vie ensemble. Mais on habitait trop loin et puis on s’est séparés à la sortie du train. Ça n’était qu’un amour éphémère, de séjour.

Le visage de Daanio s’éclairait à nouveau, et je ne savais pas interpréter sa moue moqueuse. Comme s’il me cachait quelque chose. Enfin, il révéla à voix basse :

— C’était Eemke.

La révélation de Daanio me stupéfia. Un sourire se dessina sur mes lèvres alors que j’imaginais ces deux belles personnes ensemble. L’idée d’un amour entre les deux adultes qui comptaient le plus pour moi m’émerveilla.

— Quand je suis venu te rencontrer il y a trois ans, ça m’a fait bizarre de la retrouver. Je n’aurais jamais cru qu’elle déciderait de travailler au Château.

— Elle a dit quoi en te voyant ?

— On a parlé d’Emisal, évoqué quelques souvenirs, mais il s’est passé tellement de temps… Et puis je n’étais pas là pour elle.

— Tu devrais y retourner plus souvent, suggérais-je. Je crois qu’Eemke serait contente de te revoir.

— T’as raison. J’irais à la rentrée.

La rentrée. L’après. Je ne voulais pas en attendre parler.

*

Le souffle de Daanio fit grimper les flammes au-dessus de son visage. Le bois craqua tandis qu’une douce chaleur se répandait dans mes bras. Je sentis un frissonnement de plaisir parcourir l’épaule d’Hinnes, serré contre moi. Nous avions passé la journée à marcher sous une pluie battante, qui ne s’était tue qu’avec la tombée de la nuit. Nous avions mangé et dressé les tentes dans la précipitation, pressés de nous rassembler pour une nouvelle veillée, curieux de voir ce que les adultes nous préparaient.

Le premier soir, Sivline nous avait conté l’amour d’une dragonne et un phénix. Il avait régné un tel silence pendant son récit que l’on avait pu entendre le chant du vent après ses dernières phrases. Le deuxième soir, Daanio avait formé un tribunal où Hinnes avait joué l’avocat avec brio. Son rôle de juge colérique nous avait fait rire aux éclats. C’était à nouveau le tour de Sivline et nous nous demandions ce qu’elle nous réservait.

J’apprenais à apprécier la jeune animatrice, qui dissimulait derrière ses apparences timides une faculté impressionnante à créer en toute circonstance. Elle savait jouer une grande variété de personnages et formait un duo complémentaire avec Daanio. Sivline nous faisait chanter sous la pluie, courir pour arriver les premiers aux lieux de camp, rire en lavant la vaisselle, jouer à chaque temps mort. Nous nous tûmes dès qu’elle se leva.

— Je vais vous distribuer des papiers et crayons. J’aimerais que chacun d’entre vous y écrive trois de ses rêves, sans montrer à personne ! Ça peut être n’importe quoi : vivre à Losival, devenir riche, aller au dolmen d’Isancor…

— Pourquoi faire ? demanda Julve.

— Vous verrez bien !

Une fois le papier sous mes yeux, j’hésitai. Quels étaient mes rêves ? Ce ne fut que longtemps après que les autres jeunes aient posé leurs crayons que des idées me vinrent. Je demandai à Hinnes d’écrire pour moi et lui murmurai à l’oreille :

— Aller à Amarina un jour. Ne plus craindre l’eau. Revenir à Emisal l’année prochaine.

— Qu’est-ce que c’est Amarina ?

— Un pays loin d’ici. Je l’ai vu dans un livre, mentis-je.

Malgré tout mon amour pour Hinnes, je répugnai à lui en dire plus. Les conversations avec Daanio n’appartenaient qu’à moi. Lorsque Sivline prit mon papier, je regrettai ma franchise, craignant de m’être trop livrée. Ne se moquerait-on pas de moi en apprenant ma phobie ? Il était trop tard. Daanio était enfin parvenu à étendre le feu et son halo orangé teintait nos visages et couvertures. Sivline reprit :

— Ce soir, trois louvenuits se sont glissées parmi vous. Elles ont pris forme humaine, mais cette nuit, elles dévoreront l’un des nôtres. Par bonheur, plusieurs d’entre nous disposent de pouvoirs pour les affronter.

L’excitation se répandit sur les visages, les corps se redressèrent, les regards s’animèrent. Nous connaissions tous ce jeu, souvent sorti lors des pauses du début d’après-midi. Ce soir-là, c’était différent. Nous étions seuls au milieu d’une nature sauvage, entourés d’ombres et de bruissements nocturnes. Hinnes s’était levé, le visage rayonnant. Lui comme nous savions qu’il serait maître du jeu : il y brillait. Dès qu’il contait les péripéties nocturnes, appelait un à un les joueurs, sa voix prenait une tonalité grave, cérémonieuse. Il savait mieux que quiconque imprimer une ambiance à la seule force de ses mots.

Les cartes furent distribuées et chacun les regarda le plus discrètement possible. J’étais le papillon, capable d’unir deux joueurs d’un amour si fort que la mort de l’un entraînerait celle de l’autre. Je serai la première appelée et je réfléchis au meilleur couple possible. Julve et Aslem ? Liiva et Sivline ? Je finis par me décider pour Miil et Breen. J’avais vu mon ancienne camarade de chambrée observer plusieurs fois le garçon aux boucles brunes à la dérobée et je voulus lui donner une occasion de rapprochement.

Hinnes leva les mains pour faire silence et sa voix s’éleva, douce dans la nuit :

— Le village s’endort.

*

Je ne sais ce dont je rêvais lorsqu’elle me réveilla.

Comme tous les soirs, j’avais mis du temps à m’endormir. Hinnes avait beau être couché contre mon duvet, Givke me manquait. Si l’effervescence des journées me permettait d’oublier un temps son absence, la solitude du coucher me la rappelait. Je m’en voulais de ne pas être restée à ses côtés dans l’ambulance, pour l’aider, pour lui dire combien je l’aimais. J’aurais tant donné pour pouvoir la serrer dans mes bras.

Je regrettais aussi de ne pouvoir partager cette aventure avec Liiva. J’étais certaine qu’elle aurait été heureuse parmi nous. Avec moi. L’épuisement était venu à bout de mes inquiétudes et j’avais plongé dans un sommeil paisible. La tente ployait sous les assauts du vent, qui en s’infiltrant dans les interstices de la toile sifflait une douce berceuse. Je m’étais assoupie en caressant les doigts d’Hinnes avec mon pouce. Soudain, la tente manqua de s’effondrer. Je m’éveillai en sursaut, croyant d’abord à une rafale plus puissante. Cependant, une ombre se dessinait à la lumière des lunes. Au vu de sa taille, celle d’une fille du séjour, qui avait dû se prendre le pied dans le piquet en allant uriner. Je m’apprêtais à me rallonger quand je l’entendis pleurer.

Je tressaillis. Ces sanglots me rappelèrent ceux de la petite de ma chambre au Château, ceux d’Atriz et les miens, après les coups de Gretja. Des sanglots de peur et de souffrance. Je rassemblai mon courage et tirai la fermeture de mon duvet. Je m’arrachai à la douce étreinte d’Hinnes, enfilai une laine et me glissai sous la toile de sortie. Je me traînais sur la terre sableuse, à l’ombre des cèdres. La silhouette filait vers les dunes.

Je pris la même direction qu’elle, marchant sur le chemin de cailloux qui grimpait au milieu des touffes de végétation vert pâle. Des rafales de sable me fouettèrent le visage tandis que je marchai sous le ciel sans nuages. Enfin, je vis son dos, presqu’arrivé au sommet. C’était Miil. Elle avançait d’un pas hésitant, les mains sur le visage et malgré la distance, je devinais ses pleurs. Je la rattrapai en quelques enjambées, ignorant la douleur de mes ampoules.

— Miil, ça va ?

L’adolescente ne répondit pas à ma question. Elle lâcha ses lunettes rondes avant de tomber à genoux face à la mer scintillante. Je frissonnai, effrayée par l’immensité sombre qui s’étendait à nos pieds, dont les vagues poursuivaient l’horizon. Miil avait plongé son visage entre ses coudes, aussi aveugle au paysage que sourde à ma présence.

Je ne savais comment réconforter mon amie alors je me demandai ce qu’Eemke ou Daanio auraient fait à ma place. Après un temps d’hésitation, je m’assis auprès de Miil et posai timidement mon bras contre son dos. Nous ne nous connaissions que depuis peu, mais ce que nous avions vécu ces jours brisait les barrières. Elle pleura de longues secondes, immobile, et puis sa main vint attraper la mienne. Elle était froide.

Les fleurs violettes des buissons se cambraient sous le vent, qui faisait danser de minuscules particules brillantes autour de nous. Les vagues s’écrasaient sur les galets en projetant des bribes d’écume. L’une d’elle s’envola jusqu’à ma joue. Je frémis à cette caresse de la mer, me serrai contre Miil. Je me demandai ce que signifiait ce cadeau de l’océan. Se pouvait-il qu’il m’appelle ? Je songeais qu’au loin se trouvait Amarina, ma terre.

— Merci.

La voix étouffée de Miil m’arracha à mes introspections. Elle essuya ses larmes d’un revers de main avant de me regarder en esquissant un sourire. Je ne sus que penser de cette reconnaissance. Elle me semblait démesurée alors que je m’étais contentée de m’asseoir et de lui prendre la main.

— C’est mes parents, justifia-t-elle. Ils vont se séparer.

Je ne sus que penser de cette nouvelle, si étrangère à mes préoccupations. Je resserrais ma prise sur la main de Miil en essayant de comprendre ce qu’elle ressentait. L’instant suivant, elle me livra la réponse :

— Je ne sais pas ce que j’ai fait pour …

— C’est un problème des adultes, la coupai-je. Tu peux rien faire pour l’éviter.

Les yeux de Miil brillèrent à nouveau et je me demandai si mes mots avaient eu l’effet escompté. Qui étais-je pour la réconforter, moi qui n’avais connu ni père ni mère ? Je me mordis la lèvre en cherchant la phrase juste. Celle qui rassurerait, celle qui soulagerait, celle qui consolerait. À défaut d’une meilleure, je finis par chuchoter :

— Ça ne les empêchera pas de t’aimer.

*

Nous gravîmes l’escalier en file serrée, soufflant et suant après cette dernière journée de marche. Je peinai à réaliser que nous vivions déjà les derniers instants de ce périple à travers dunes. Depuis le départ d’Emisal, le temps semblait s’être échappé. Et pourtant, j’avais vécu en ces cinq jours des aventures inoubliables. Des chemins de randonnée aux soirées au coin du feu en passant par les captures de drapeau en forêt, j’avais noué des amitiés, vécu des moments heureux, fait partie d’un groupe.

Pour la première fois de mon existence, j’étais soignée comme une enfant et respectée comme une grande. Je n’avais pas à suivre de règles impossibles, d’adultes à affronter, de tâches ingrates à accomplir. Je pouvais jouer et chanter. On m’avait plongé au cœur d’un rêve que je n’aurais pu imaginer. On me montrait qu’il y avait sur cette terre un endroit où je me sentais bien. Et le doux espoir de pouvoir y revenir tous les étés jusqu’à mes dix-huit ans m’aidait à chasser l’angoisse du départ approchant. De cette impossible séparation.

La lumière affleura au-dessus des épaules d’Hinnes et quelques secondes plus tard, je sortis des ténèbres. D’abord éblouie, je clignai des yeux plusieurs fois avant de découvrir la vue. J’avançais pour poser mes bras sur la rambarde rouillée. Je les retirai aussitôt ; le métal était brûlant. Perchée au sommet du phare, je pouvais observer la mer et toutes les terres alentour. C’était somptueux.

La mer assaillait les rochers dans des explosions d’écume avant de se retirer en caressant le sable mouillé. Au loin, un paquebot à l’immense coque noir fendait les flots en crachant des nuages de fumée. Des mouettes planaient au-dessus de l’eau turquoise en poussant des cris stridents. Elles se rassemblaient autour d’une crique à droite du phare, dont les cavités ocres abritaient leurs nichées.

Sur la terre, des petites maisons blanches aux volets bleus perçaient les champs d’herbes folles. Quelques silhouettes de promeneurs s’élançaient comme nous au milieu de la nature sauvage. J’humai des parfums de romarin et de thym sauvage, dont les plants prospéraient au pied du phare. Leur odeur se mêlait à celle du sel marin. J’allai fermer les yeux quand une main se posa sur la mienne. Hinnes m’embrassa sur la joue, radieux.

— On l’a fait, Hildje ! On y est enfin !

Je l’enlaçai, touchée par son enthousiasme, mais je ne pouvais fêter avec lui la fin des jours les plus heureux de ma vie. Notre escapade n’était pas encore terminée que je la regrettais déjà. Notre étreinte donna le signal d’un câlin général. Tous les jeunes et adultes se congratulèrent pour ce que nous avions accompli dans une effusion de joie partagée. Sentir toutes ces présences autour de moi me mit les larmes aux yeux.

L’enthousiasme retomba peu à peu. Nous étions tous épuisés et la plupart des jeunes descendirent pour aller s’allonger à l’abri du petit bois derrière le phare. Quand Daanio annonça l’arrivée prochaine de Sivline avec le ravitaillement, cela acheva de convaincre le reste du groupe de descendre. Cependant, je rechignais à suivre ce mouvement général, préférant laisser mon regard se perdre dans la contemplation du littoral.

— Tu viens ?

— Attends, Hinnes, je vous rejoins.

— Comme tu veux.

En quelques instants, je me retrouvai seule accoudée sous le soleil torride. Du moins le croyais-je car après un temps de flottement, je sentis une présence à ma droite. C’était Julve. Elle se rapprocha de moi, voulut poser ses bras à côté des miens.

— Ah ! Ça brûle !

Je ris, voyant qu’elle avait fait la même erreur que moi. Julve joua la vexée avec tant de justesse que je regrettai ma réaction. Ce fut à son tour de s’esclaffer. Le son de son rire était doux.

— T’es vraiment trop drôle, Hildje !

— Ah bon ?

— Tu verrais ta tête !

L’adolescente se calma peu à peu. Je me demandais pourquoi elle était restée à mes côtés, elle qui suivait souvent Aslem comme son ombre. Julve finit par briser le silence :

— Il reste que quatre jours.

— Oui, acquiesçai-je en me mordant la lèvre, ça passe trop vite.

— Comme tous les ans. Et puis avec les olympiades, la boum et la dernière veillée, ça va pas s’arranger.  

— La boum ?

— C’est une soirée danse. Tu verras, ça va être trop bien.

Julve ne mit pas l’enthousiasme qu’aurait mérité cette dernière phrase. Je la sentis pensive, un peu craintive. Hinnes ne m’avait jamais parlé de la boum, j’imaginais qu’il n’y avait jamais participé, lui qui tenait les musiques bruyantes en horreur. Je me fis la réflexion que je n’avais plus dansé depuis une chorégraphie d’école où l’on m’avait forcée à porter une jupe dorée trop serrée. J’avais alors évité la scène en me faisant vomir.

— Quand les petits seront couchés, ajouta Julve, il y aura des danses à deux. J’aimerais bien demander à Aslem d’être mon cavalier, mais j’ose pas.

Je souris, attendrie par sa timidité.

— Pourquoi ?

— Imagine s’il refuse… Je me sentirais nulle et … Je sais pas quoi dire. Tu ferais quoi, toi, Hildje ?

S’il y avait bien une question dont je n’avais jamais cherché la réponse, c’était celle-là. Je répondis, trop vite, maladroite :

— Je ne sais pas. Je serai avec Hinnes moi.

— Ah, d’accord.

La moue de Julve trahissait sa déception. Elle tourna les talons et m’abandonna au regret de n’avoir su l’aider.

J’aurais pu l’encourager, lui dire qu’elle n’avait qu’à regarder dans les yeux d’Aslem pour voir qu’il accepterait, qu’elle ne pourrait qu’être fière d’avoir exprimé ce qu’elle ressentait. Qu’il vaut mieux un non que le silence des regrets.

*

Sivline nous jetait les sacs en fredonnant les chansons qu’elle avait jouées la veille à la guitare. La bonne humeur régnait parmi nous malgré le retour en bus. J’avais passé la moitié du trajet à dormir, l’autre à jouer au louvenuit avec le reste du groupe. J’avais même osé animer une partie peu avant l’arrivée. J’étais fière de moi.

Voilà que nous retrouvions les maisons blanches d’Emisal. Nous déchargions le bus à la hâte car le ciel était couvert de nuages menaçants, l’atmosphère lourde d’orages. Après onze jours de soleil, le tonnerre s’apprêtait à frapper. Les premières gouttes tombèrent sous la forme d’une bruine légère, avalée par le sol aride. Je regardais avec fascination la terre brunir avec la chute des gouttes. Tant et si bien que je ne vis Daanio arriver qu’au dernier moment.

— Hildje, tu peux venir avec moi s’il te plaît ?

— Quoi ?

— C’est Mateja. Elle veut te parler.

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