Jamais de je t’aime, jamais de pardon.
Et pourtant la haine, pourtant l’abandon
Je fredonnais la chanson de Sovleg pour ne penser ni à mon terrible plan, ni à l’eau des canalisations. Comme toutes les nuits, son ruissellement m’obsédait. J’avais l’impression qu’elle allait couler sur mon lit, fondre sur mon visage, engloutir ma chambre, puis me noyer. Ce bruit insupportable se doublait du sanglot étouffé de l’autre fille de ma chambre.
Toute mince et toute pâle, elle ne parlait que quand les adultes lui posaient des questions. Elle avait un visage de poupée, perdu dans l’immensité du Château. Toutes les nuits, elle pleurait. J’avais beau crier, monter sur son lit pour la rassurer, rien n’y faisait. Ce soir-là, j’avais seulement envie de l’étrangler avec sa couette pour m’offrir un peu de silence. Je devais dormir, prendre des forces avant ce que j’imaginais être la journée la plus décisive de mon enfance.
Comme le tumulte de mes pensées ne se taisait pas, je résolus de sortir. Le lit superposé grinça alors que je dévalais l’échelle, bientôt imité par la porte. Après m’être assurée de l’absence des surveillants de nuit, je me faufilai le long du couloir, peint de bleu et de jaune, en écoutant les autres filles ronfler. Puis je descendis l’escalier de pierre grise, dont les marches étaient plus longues que des lits. Arèle nous disait qu’autrefois, des nobles aux longues tuniques et lourdes robes de ruban et de satin l’avaient descendu. Je me demandais ce qu’ils auraient pensé en me voyant marcher sur leurs pas.
Je parvins près du premier étage, celui des garçons. La porte fermée à double-tour ne suffisait pas à étouffer l’écho des cris. Comme tous les soirs, ils se répétaient jusqu’à des heures tardives. Je m’arrêtais un instant pour tendre l’oreille et leurs colères résonnèrent avec la mienne. Ils renforcèrent ma détermination à me venger de Latriz.
J’arrivai ensuite dans la baie vitrée du rez-de-chaussée, la plus grande pièce du Château. Des barrières de métal s’élevaient devant les vitres, trop souvent brisées par le passé. Quelques jeux traînaient en désordre entre les tables du repas. Les armoires de noyer me recouvraient de leurs ombres imposantes. Cette pièce effrayante me rappelait les dessins de la bande-dessinée « La Tour Noire », où l’héroïne, Ezor, était enfermée dans une prison lugubre. Les images de son enfermement m’avaient profondément marquée, au-delà des mots que je ne savais déchiffrer. J’avais rarement trouvé une illustration si fidèle de mes ressentis. Il me faudrait au moins autant de courage qu’Ezor si je voulais moi-aussi me libérer, me venger de ceux qui m’avaient blessée.
Enfin, j’entrai enfin dans le salon, avec ses peintures miteuses, ses vieilles chaises et ses grandes tables de chêne. Je m’assis contre le mur, près de la porte, à bonne distance des adultes. Ils étaient trois, assis autour de bouteilles vertes et jaunes à l’odeur sucrée et de bols de biscuits au poivre. Un homme se retourna, mais ne dit rien. Comme ses collègues, il tolérait ma présence tant que je ne m’approchais pas et que je me recouchais avant le lever du jour.
Sans leur avoir jamais parlé, je connaissais les surveillants de nuit tous mieux que leurs amis. À cette heure tardive, leurs langues se déliaient et ils échangeaient anecdotes et secrets sans gêne. Ils se plaignaient souvent ; de nous, de leurs collègues, de leurs chefs, de leur famille, de leurs voisins, de la politique, de l’économie, du mauvais temps, parfois même de l’univers entier. La tension montait souvent, les voix s’élevaient. Ils se disputaient autant qu’ils nous disputaient. Leurs conversations m’apprenaient que le monde était rempli de guerres, de misères et d’injustices, que l’espoir était une chimère destinée à vendre aux naïfs, qu’il n’y avait aucun acte désintéressé. Les écouter m’avait rendue cynique.
Cette fois, ils parlaient de Dieu. Les termes qu’ils employaient m’étaient inconnus, car je n’avais jamais eu d’enseignement religieux. L’idée même d’un être supérieur bienfaisant me paraissait absurde. Comment permettre tant d’abandons, de violences et d’enfances brisées ? J’y voyais une chimère comparable aux valeurs prônées par les adultes, qu’ils bafouaient sans cesse pour maintenir leurs règles insensées.
— On devrait faire venir une prêtresse au Château, affirma une femme après avoir englouti un énième verre, comme ça peut-être que ces sales gosses comprendraient ce qu’ils risquent !
Mes poings se serrèrent. Croyait-elle qu’un nouveau mensonge, aussi élaboré soit-il, saurait m’effrayer ? Je ne voulus pas en entendre davantage et remontait vers ma chambre d’un pas leste. En haut, ma compagne s’était tue. Je me recouchai dans un silence propice aux tourbillons intérieurs. La discussion que je venais d’épier renforçait ma détermination. La nuit s’échappa alors que je repensais à chaque détail de mon plan, puis m’emporta finalement avec elle.
Une longue sonnerie stridente m’arracha à un sommeil sans rêves. Je frappai plus que j’appuyai sur le réveil accroché aux barreaux de mon lit. Mon corps était lourd, ma tête douloureuse. Je maudis tous les adultes qui avaient fait de mon lever un de leurs pires combats. Au fil des ans, ils avaient usé de toutes les techniques imaginables : musique, cris, verres d’eaux, chuchotements, promesses et menaces. À cause de mes couchers tardifs et de mon sommeil haché, je me rendormais presque aussitôt, parfois après quelques hurlements pour me débarrasser d’eux. Ma désobéissance les humiliait et ils redoublaient d’efforts pour me sortir du lit. Plusieurs fois, certains m’ont frappée de dépit, mais je leur faisais payer au centuple.
Mais cette fois, il n’y aurait pas de conflit. Ce matin me parut à la fois plus doux et plus effrayant que tous les autres : le jour de mon plan était arrivé. Si je parvenais à mes fins, je n’aurais bientôt plus à subir le vacarme assourdissant de mon réveil. Je devais commencer par endormir la méfiance des adultes. Me comporter juste assez bien pour qu’ils ne soient ni énervés si surpris d’un subit changement d’attitude.
Je laissais les autres filles descendre, leur emboîtais le pas au troisième appel. Le cœur battant, je pris le même chemin que lors de mon escapade nocturne, le visage de Latriz en tête. J’avais tellement hâte de régler mes comptes avec elle. Cette pensée m’obsédait tant que je traversai les préparatifs de la journée comme une ombre silencieuse, sans même songer à mes gestes.
Ainsi, je me retrouvais habillée, à demi-coiffée et mon cartable à la main sur le perron du Château. J’y étais presque. Les phrases de la grande camionnette qui nous conduisait chaque matin percèrent la brume. Je soupirai en reconnaissant la femme au volant. Pour mon plan, il n’y avait pas de pire ennemi que le sourire d’Arèle.
Arèle travaillait au Château depuis longtemps avant moi, elle avait vu plusieurs générations d’enfants s’y succéder. Elle ne criait jamais, ne me punissait que par solidarité avec ses collègues. Elle restait toujours plus tard le soir, longtemps après l’arrivée des surveillants de nuit. Son passage dans ma chambre constituait le repère plus inébranlable de ma vie au Château. Les moments où elle me disait bonne nuit, me racontait une histoire et où elle me bordait constituaient d’étranges intrusions d’enfance ordinaire entre deux épisodes de violence.
Le sourire de la petite femme aux cheveux gris avait parfois constitué le seul éclat de journées moroses. Lorsqu’Astrée, mon ancienne camarade de chambre, me tourmentait, elle avait été la seule à croire mes plaintes et à me défendre. Elle s’était opposée à ses collègues, lorsqu’ils avaient voulu m’interdire les parties de jeux de société de fin de semaine, après une énième bagarre. Arèle m’écoutait, me consolait, m’encourageait, et plusieurs fois, m’avait répété combien elle croyait en moi.
— Bonjour, Hildje !
Je répondis d’un grognement, incapable de supporter son regard chaleureux. Ce que je m’apprêtais à faire la décevrait. Ma violence donnerait raison à tous ceux qui m’avaient jugée, moquée, punie, et lui donnerait tort à elle. Je ne devais pas trop y penser. Réfléchir me faisait hésiter et je ne pouvais plus manquer l’occasion d’enfin agir.
Je m’assis sur la banquette du fond, à l’écart des autres filles. Je ne prenais aucune attention à leurs babillages futiles sur le film projeté la veille. Leur naïveté m’insupportait. Les balades, les films, les bonbons n’étaient que des distractions éphémères que les adultes offraient pour se débarrasser de nous. Une fois la projection lancée, ils se retrouvaient au bureau pour rire, boire. Loin de nous. Seule Arèle restait parfois, pour prendre les petites sur ses genoux.
Au lieu des lettres qu’aucune institutrice n’avait su m’apprendre, je traçai sur la vitre le dessin d’une fleur, puis l’effaçai devant sa laideur. Le défilement des champs brumeux céda aux rues tortueuses d’Osivel. Arèle se gara devant l’école. Mon sang se glaça alors que résonnaient les premiers cris d’enfants. Une boule se noua dans mon ventre et toute la résolution accumulée depuis des jours vacilla. Je voulais rester enfermée dans cette voiture, loin de ce lieu de malheurs. Les autres filles sortirent se ranger sur le trottoir et Arèle m’attendit contre la portière ouverte.
— Courage, Hildje ! Je sais que c’est difficile.
Si elle savait ce que je préparais, elle aurait peut-être claqué cette portière, refermé la voiture, et m’y aurait enfermée comme la bête sauvage que je m’apprêtais à devenir. Mais Arèle n’en savait rien, et elle poussa doucement le siège pour que je puisse descendre. Alors que les autres adultes nous laissaient parcourir seules les derniers pas, elle resta avec nous jusqu’à la grille. Je me hâtai de la quitter pour qu’elle ne puisse plus me décourager. Son au revoir se perdit dans le vacarme ambulant.
Je traversai la cour les muscles tendus, le cœur battant et tous les sens en alerte. Je ne voyais plus personne, seulement oppressée par les grands murs de pierre que j’avais tant de fois rêvé d’escalader. Je rejoignis ma classe le regard perdu dans le vague, suivis l’enseignante d’un pas machinal. Je n’avais qu’une heure et demi à subir avant la récréation. Nous avançâmes dans un couloir aux allures de véranda, seule ouverture visuelle de l’établissement au monde extérieur. Un courant d’air me fit frissonner. Mes poings se serrèrent alors que nous passions près du bureau de la directrice. Cette maudite menteuse.
Quand j’étais arrivée à l’école, elle m’avait expliqué un grand sourire aux lèvres que j’y apprendrais beaucoup de choses et que je me ferais beaucoup d’amies de mon âge. Je ne lui avais jamais pardonné ces mots. Des mes premiers jours, j’avais découvert la domination des adultes, la compétition et l’ennui de longues heures à se morfondre sur un banc. Mes camarades n’avaient guère tardé à m’apprendre le reste : vol, insulte et moqueries étaient mon quotidien depuis des années. Je les détestais toutes, mais rien n’égalait la haine que je portais à leurs parents.
À chaque sortie du soir, ils me regardaient au mieux avec pitié, au pire avec dégoût. Ils s’empressaient d’éloigner leurs filles de l’anormale que j’étais. Mon seul crime était d’attendre la camionnette noire qui me reconduirait au Château. Pour eux, il ne pouvait rien sortir de bon d’une fille sans parents. Une fille à la peau ni blanche ni noire, à l’étrange couleur dorée. Une fille aux yeux étirés et aux cheveux d’un noir si intense qu’il semblait naître de la nuit. Une fille au corps d’étrangère. Leurs regards m’avaient appris la honte.
Alors que je m’asseyais contre mon pupitre, je songeai à tous les stratagèmes que j’avais élaborés pour éviter l’école. M’enfermer dans les toilettes, vomir, faire semblant d’avancer vers les murs de brique avant de fuir vers le parc, me cacher dans la cour de récréation pour attendre le départ de tous les autres enfants. Malheureusement, aucun ne m’avait sortie d’affaire bien longtemps. La sonnerie stridente des appels de l’école prévenait les adultes du Château de chacune de mes tentatives. Ensemble, ils élaboraient de véritables plans d’attaque pour me maintenir enfermée des journées entières. Peut-être qu’on profitait de mon absence au Château pour se reposer un peu. Qui aurait voulu passer du temps avec moi ?
Quelques semaines plus tôt, j’avais décidé de me rendre si insupportable aux institutrices qu’elles décideraient de me renvoyer. Je savais que c’était possible. Deux ans plus tôt, Astrée y était parvenue à force de fuguer. Si je n’osais suivre son exemple, terrifiée par cet extérieur que l’on m’avait décrit si menaçant, j’avais mis en œuvre un plan de bataille dès la rentrée. Ma détermination était telle que je m’étais résolue à des actes que je n’aurais jusque-là même pas imaginés : dégradation d’objets de valeur, vol, insultes, mutismes, refus de boire ou me nourrir. J’avais encaissé sans broncher d’innombrables punitions et privations et triomphé lors de ma première exclusion temporaire. Je n’avais pourtant pas tardé à comprendre que cela ne suffisait pas. Qu’il en fallait davantage. Un coup d’éclat assez violent pour m’assurer de ne jamais revenir.
J’avais alors eu une idée qui s’était aussitôt muée en évidence. Ma victime serait Latriz, l’une des filles les plus détestables et surtout les plus riches de l’école. Elle et son groupe me ciblaient depuis des années. Elle volait mes affaires, faisait circuler des mots que je ne pouvais lire et me dénonçait dès qu’elle le pouvait. Ses parents étaient les principaux mécènes de l’école et elle raflait la majorité des prix d’excellence. Elle concourait aussi à des prix de beauté organisés dans les villes alentour et rêvait de devenir une actrice de théâtre célèbre. J’allais lui faire mal. Assez pour qu’elle s’en souvienne pendant des mois.
J’avais rassemblé plusieurs autres filles avec lesquelles je ne partageais qu’une chose : notre envie de vengeance à l’égard de la meneuse de toutes les humiliations et moqueries de la classe. Je leur avais expliqué mon plan. Nous isolerions Latriz, et couperions ses beaux cheveux frisés avec les ciseaux de l’institutrice. Mon ennemie les chérissait plus que tout, les portait jusqu’à la hanche et passait chaque récréation à les natter et les orner.
Les aiguilles de l’horloge avancèrent plus vite que je ne l’avais imaginé. La sonnerie me fit sursauter. Je rangeai mon cahier à la hâte et attendis que l’institutrice aille chercher son manteau de velours gris. Tandis que les autres filles se massaient à la sortie, j’attrapai les grands ciseaux à poignées noires laissés sur son bureau. Je les serrai de toute la force des mes doigts pour éviter une chute fatale. Puis, tous les muscles tendus, je rejoignis le rang. Je ne pus respirer qu’une fois l’institutrice passée devant nous.
D’un coup d’œil, je m’assurai que Lebenes, ma principale complice, parlait bien à Latriz. La petite fille, dont les couettes avaient inspiré d’innombrables railleries, devait l’attirer à l’écart au début de la récréation. L’acquiescement de notre proie m’inspira une jubilation sauvage. Elle regretterait bientôt cet instant de douce ignorance.
Les battements de mon cœur s’accélèrent dans le couloir, pour épouser le rythme soutenu des talons de l’institutrice. Je ne pouvais détacher le regard des beaux cheveux frisés de Latriz, ornés de barrettes multicolores. Les ciseaux étaient lourds dans ma paume moite. Le brouhaha de la cour de récréation enfla peu à peu jusqu’à ce qu’enfin, notre rang se désordonne et ouvre la voie au moment décisif. Lebenes entraîna Latriz vers les buissons plantés au pied du mur droit, suivie par deux autres filles. Je les contournai pour arriver la première.
Au bout de ma course, je me cachai derrière le bosquet le plus large, comme je l’avais fait tant de fois pour fuir le bruit, les regards et les mots. Mais cette fois, je n’étais plus la victime. Alors que le pas de Latriz approchait, je cachai les ciseaux dans mon dos. Elle fit quelques pas à côté de moi sans s’apercevoir de ma présence. Alors qu’elle tournait la tête, mes complices se jetèrent brusquement sur elle. Deux filles lui attrapèrent le dos et Lebenes étouffa son cri avec un écharpe de laine. Elles la frappèrent au passage, lui arrachant ses premières larmes. Butin insuffisant pour des années d’humiliations.
Je sortis les ciseaux d’un geste triomphal, galvanisée par l’excitation que je lisais sur les visages de mes complices. Aucune d’elles n’aurait osé faire ce que je m’apprêtais à accomplir. Les yeux de Latriz s’affolèrent et elle commença à se débattre, comme une mouche dans une toile d’araignée, insecte pitoyable. Elle faillit se libérer à la première tentative, mais Lebenes la retint en attrapant son cou. Elle se figea alors que j’approchai les ciseaux. Ses sourcils froncés cédèrent à des yeux écarquillés de terreur. Le bâillon étouffa un nouveau cri.
J’avais répété ce moment en boucle dans mon esprit pendant des semaines, mais jamais je n’avais imaginé une telle expression sur le visage de ma victime. Sa peur, qui un instant plus tôt me faisait me sentir puissante, m’infligeait à présent un vertige indicible. Ma volonté de vengeance se heurtait à la prise de conscience de l’effroyable entre mes doigts. Je me rappelais le sourire d’Arèle et songeais qu’un mauvais geste pouvait me le faire perdre. J’aurais lâché le ciseau et reculé si les autres filles ne m’avaient pas regardée, encouragée par leur silence à l’action. Ma main se baissa.
Latriz sentit mon hésitation et d’un violent coup de coude, se libéra de l’étreinte de Lebenes. Avant que les autres filles l’immobilisent, elle parvint à arracher son bâillon et me hurla :
— Sale monstre ! Même tes parents ont pas voulu de toi !
Mon sang devint la marée d’un océan de rage, que ne pouvait contenir aucune raison. Mes bras se relevèrent brusquement et j’attaquai les mèches de Latriz. Sa frange tomba au premier coup de ciseau, puis Latriz se débattit à nouveau de toutes ses forces. La lame dévia de son objectif pour découper une mèche teintée de vermeil. Les autres filles hurlèrent à la vue du sang et relâchèrent leur prise.
Latriz se redressa et me frappa au visage. Je sentis mon nez craquer et une vive douleur affleurer de l’impact. J’eus peur qu’elle m’attaque à nouveau, et que, déchaînée, elle me tue. Je répliquai. Elle m’avait frappé avec son poing, j’avais des ciseaux. Mon coup lui taillada la joue et le front, ouvrant le haut de son nez. Elle hurla de douleur avant de s’effondrer en pleurs. Je regrettai aussitôt la violence de mon geste.
Je demeurai immobile alors que de nouveaux cris se joignaient au chaos. Dans la confusion, je devinai la fuite de mes complices, l’arrivée des adultes. Je ne croisai qu’un regard et il me confirma le pire. Plus que jamais, on me voyait comme une enfant incontrôlable et dangereuse. Je savais déjà ce qu’ils diraient : ce coup de ciseau était le premier coup d’éclat d’une future criminelle. Plus que la culpabilité ou le remord, ce qui me tordait le ventre était la colère : je donnais raison à tous les regards qui m’avaient jugée sans me connaître.
*
Je demeurai imperturbable toute la soirée qui suivit. Comme je l’imaginais, on me fit payer cher l’agression. La directrice m’infligea une dizaine de coups de règle sur les phalanges. Mes hématomes mirent plusieurs semaines à disparaître. Au Château, on me traita de tous les noms, me priva de dessert et de sorties pour longtemps. Le regard peiné d’Arèle fut pourtant ma pire punition. J’aurais voulu lui dire que je regrettais, que je n’avais pas voulu une telle violence. C’était trop tard.
Je ne sus ce que les blessures de Latriz devinrent. Je ne la revis plus, pas plus que l’école. Quelques professeurs passèrent au Château au cours des mois suivants, puis on m’oublia peu à peu. J’étais de ces enfants pour lesquels on ne peut rien. Je voulus oublier l’école, mais cela était impossible. Ce geste de violence m’avait laissé une cicatrice invisible tout aussi durable, mais bien plus douloureuse que celle de ma victime.
La violence s’invita dans mes cauchemars. Ma violence, celle des autres. Mon coup de ciseau se reproduisit chaque nuit, souvent accompagné d’étranges silhouettes aux grands chapeaux circulaires. Ces spectres terrifiants s’en prenaient à ceux que j’aimais, ombres voilées de mystère. Je voulais les repousser, mais je ne pouvais pas plus les retenir que l’eau un filet. Je me sentais complice, actrice même, de cette violence. Je ne pouvais m’empêcher de croire qu’elle s’était intégrée en moi, pour qu’à mon tour, je devienne l’ombre des cauchemars de Latriz.
Ces réminiscences douloureuses s’accompagnèrent de rêves plus doux de mon enfance. Je retrouvais des sensations depuis longtemps perdues, des fragrances florales, des mots de tendresse, des caresses dans mon dos. Je sentais des présences à mes côtés, réconfortantes mais fragiles car à chaque réveil, je me retrouvais seule avec mes angoisses. Je me souvenais de noms et de visages, mais ils s’échappaient vite, chassés par la lumière du matin.
N’y tenant plus, je décidai de prendre du papier au-dessus de l’armoire du réfectoire, à côté du cahier où les adultes écrivaient le résumé de leurs journées. Je volai un crayon de couleur à une petite après son anniversaire car les miens étaient restés à l’école. Le matin, je tentai de dessiner des traits, des yeux, des cheveux, de rappeler à moi les souvenirs de mes nuits, échos de ma vie d’avant.
Trois visages s’invitaient souvent sous ma mine : ceux de deux enfants aux cheveux aussi noirs que les miens. Leurs traits se ressemblaient tant que je les imaginai mes frères. Il y avait aussi celui d’un homme au crâne rasé et au regard dur, que je mis plus longtemps à reconstituer. Celui qui devait être mon père échappait toujours aux attaques des ombres de mes cauchemars, car il disparaissait avant qu’elles arrivent. Avec le temps, d’autres s’ajoutèrent : celui d’une vieille femme, d’un homme aux cheveux longs et d’une petite fille. Sans doute ma famille éloignée.
Au cœur de cette période tourmentée de mon enfance, ces compagnons de papier devinrent mes protecteurs. Je les accrochai au-dessus de mon lit, me rassurai en les regardant à chacun de mes réveils nocturnes. Je les mis le plus haut possible, hors de portée de mes camarades de chambre. Certains adultes me demandèrent qui j’avais voulu représenter, je ne leur répondis rien.
Ces dessins, comme cent maigres autres réconforts, m’aidèrent à affronter un quotidien médiocre, à contenir colère et amertume. Je crus longtemps qu’il y aurait là les seuls bonheurs de mon enfance au Château. Cependant, je fis une rencontre qui bouleversa cette existence fade et changea ma vie à jamais.
Celle d’Hinnes.